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Article nº 2994 Événement historique Vol. III · p. 232–240 19 min de lecture

Peuplement et colonisation

Titre original: Povoamento e Colonização

Le peuplement et la colonisation de Madère à partir de 1425 environ : la division en capitaineries de Machico et de Funchal, l’arrivée de colons, de condamnés et d’esclaves, le défrichement de la forêt par le feu, les levadas, les sesmarias et les majorats, ainsi que les premières paroisses. Sont également décrits les pouvoirs de juridiction civile et pénale presque absolus des capitaines-donataires et les textes fondateurs : le Regimento et le Foral d’Henri le Navigateur, les chartes royales de 1433 et les lettres de donation de 1440 à 1450.

Peuplement et colonisation

1Premiers colons et capitaineries

Dans l’article Découverte de l’archipel, nous avons consacré quelques pages au problème débattu de la première rencontre, ou « reconnaissance », de ces îles lointaines. Ce problème attend encore une solution sûre et définitive, en particulier quant à l’époque où se produisit cet heureux événement, aux hardis navigateurs qui l’entreprirent et aux circonstances fortuites qui l’accompagnèrent.

Ce qui paraît indubitable, c’est qu’une fois reconnue la réalité de l’événement et repérée la position géographique de cette rencontre inattendue, il ne dut guère s’écouler de temps avant une exploration active et un peuplement immédiat, bien que l’on ignore le détail des premières et fructueuses tentatives menées à cette fin.

Malgré la végétation forestière très dense qui couvrait entièrement le sol madérien et le relief invraisemblablement accidenté de ses versants et de ses pentes, les premiers colons (povoadores) entreprirent sans tarder une exploration rapide du littoral et effectuèrent quelques débarquements aux points les plus accessibles, préparation indispensable au mouvement de colonisation qui allait aussitôt commencer.

De nombreux reliefs montagneux, croupes et escarpements, vallées et précipices, torrents, débarcadères et avancées de la côte reçurent alors leur baptême, et leurs noms restèrent à jamais inscrits dans la toponymie madérienne. C’est ainsi que les mots Seixo, Oliveira, Garajau, Cruz, Formosa, Socorridos, Espírito Santo, Girão, Vera-Cruz, etc., etc., devenus noms propres, servirent à désigner des choses et des lieux qui, à travers cinq siècles, se sont conservés inchangés jusqu’à présent.

Avec l’extraordinaire développement des diverses industries et les précieux moyens d’action dont nous disposons largement aujourd’hui, nous pouvons à peine imaginer ce que fut la colonisation d’une île inconnue, perdue dans l’immensité de l’océan, à cinq cents milles du continent, et qui ne communiquait avec la métropole qu’à la belle saison. On lit d’ailleurs dans un ancien manuscrit « que le roi et l’infant dom Henri recevaient des nouvelles de Madère d’année en année, pendant l’été, car en ces premiers temps on ne naviguait pas en hiver ».

Les anciens colons ne pouvaient compter, outre la valeur innée de leur race et leur amour obstiné du travail, que sur l’excellente douceur du climat et la très grande fertilité du sol. Tels des précurseurs d’un Robinson légendaire, isolés dans une île déserte et abandonnée, ils accomplirent de véritables miracles d’héroïsme en défrichant les terres vierges, en construisant leurs habitations inconfortables et en formant de petits hameaux, qu’ils appelèrent « domaines peuplés » (fazendas povoadas).

Au début de cette heureuse colonisation, l’île fut divisée, pour les besoins de son administration publique, en deux zones distinctes, séparées par une ligne qui s’étendait de la pointe de Oliveira (Caniço) à la pointe de Tristão (Porto do Moniz). Toute la côte septentrionale et encore une partie de la côte méridionale formaient la capitainerie de Machico, et le reste la capitainerie de Funchal, dirigées respectivement par Tristão Vaz Teixeira et João Gonçalves Zarco, comme nous l’avons déjà indiqué dans les articles Capitaineries et Donataires.

Parmi les compagnons et contemporains du dernier de ces capitaines-donataires, on connaît les noms de Gonçalo Aires Ferreira, Francisco Carvalhal, João Lourenço, Rui Pais, João Afonso, António Gago, Lourenço Gomes, Francisco Alcoforado, Vasco Delgado, Álvaro Afonso, Aires Lordelo, Vasco Esteves, Manuel Afonso de Sanha et João de Prado, conservés dans d’anciennes chroniques et divers nobiliaires. Tous obtinrent des terres en sesmaria (concession royale de terres aux colons, à charge de les cultiver), qui furent en grande partie constituées en majorats par leurs héritiers et successeurs, lesquels devinrent les souches des plus anciennes et des plus nobles familles madériennes. Voir Sesmarias et majorats (instituições vinculares).

Investis des larges attributions que leur conféraient les « lettres de donation » et assumant la direction supérieure de toutes les affaires de l’administration publique, les capitaines-donataires devinrent aussitôt les colons les plus éminents de la colonisation naissante de Madère. Ils acquirent le plus grand prestige et l’influence la plus prépondérante, que certains surent traduire par la suite en hautes distinctions nobiliaires et en vastes domaines territoriaux.

Les anciennes chroniques ne nous ont laissé que de bien maigres renseignements sur le peuplement primitif, en particulier sur le nombre, la condition sociale, les qualités personnelles et les terres d’origine des premiers colons.

On sait vaguement qu’il y avait parmi eux des individus d’ascendance noble, d’autres issus des classes populaires, des artisans et des cultivateurs, ainsi que quelques criminels qui purgeaient leur peine en prison. Gaspar Frutuoso nous apprend que João Gonçalves Zarco « avait refusé d’amener les coupables pour cause de foi, de trahison ou de vol ». On ne connaît pas le nombre approximatif de ces individus, et l’on ignore aussi dans quelle proportion les diverses couches sociales entraient dans ces premiers contingents de colons. On conjecture avec raison qu’ils ne devaient pas être peu nombreux, et que ce nombre s’accrut rapidement avec l’arrivée fréquente d’autres colons et surtout avec la grande légion d’esclaves maures et noirs, bientôt devenue une foule considérable. C’est ce qu’exigeaient les vastes et pénibles travaux de défrichement des terres vierges, auxquels les cultivateurs actifs étaient encouragés par l’exubérante fertilité du sol et l’excellente douceur du climat.

Ce fut toutefois dans la période postérieure à celle qui nous occupe, c’est-à-dire dans la seconde moitié du XVe siècle, que le peuplement prit un plus grand essor, tant par les colons venus du Portugal continental et d’innombrables esclaves africains que par de nombreux étrangers de divers pays européens, dont certains issus de vieilles familles, qui venaient chercher dans cette nouvelle terre promise ce que leur propre patrie ne pouvait leur donner.

Le peuplement commença dans le périmètre où s’élève aujourd’hui la ville de Funchal et, simultanément, en divers points jugés plus propices à cette fin, comme Machico, Santa Cruz (« Sainte-Croix »), Câmara de Lobos (« repaire des phoques »), Ribeira Brava (« rivière sauvage »), Ponta do Sol (« pointe du Soleil »), Calheta (« petite anse ») et encore d’autres lieux de la côte méridionale de l’île.

2Défrichement, irrigation et régime foncier

Le principal obstacle à un peuplement immédiat et efficace était la forêt surabondante et gigantesque qui couvrait toute la surface des terres jugées propres aux premières exploitations agricoles. Un violent incendie, peut-être allumé imprudemment, mais aussi nécessairement imposé par la force impérieuse des circonstances, vint ouvrir de vastes clairières propices au défrichement de ces larges étendues de terrain jusqu’alors improductives. Quelle fut l’étendue de l’action destructrice de cet incendie et quelles en furent les conséquences immédiates, il n’est pas facile de le dire aujourd’hui ; on lira avec un intérêt particulier ce qu’en disent les Saudades da Terra et leurs annotations, ainsi que les pages de l’Elucidário Madeirense. Voir Incendies.

On put reconnaître sans tarder la remarquable fertilité du sol madérien, mais on constata aussi sans peine que les cultures agricoles les plus rémunératrices ne pourraient atteindre une prospérité large et rentable qu’au prix d’un système d’irrigation difficile et coûteux. C’est alors qu’apparurent les premières levadas (canal d'irrigation).

Nul Madérien n’ignore ce que sont ces aqueducs, formés de canaux étroits et longs creusés dans le sol et généralement construits dans la solide alvenaria (nom local du basalte compact employé comme pierre de construction), qui conduisent la précieuse eau donnant à la terre le sang qui la fertilise, et aux plantes la sève et la vie qui les font produire en abondance.

Dans l’article Levadas (II-235, 269), nous avons inséré une étude détaillée de ce sujet important, qui touche de si près à l’économie de l’archipel.

Ces travaux opiniâtres consacrés à l’exploitation agricole des terres étaient régulièrement récompensés par les concessions que les capitaines-donataires accordaient aux cultivateurs, en vertu des instructions reçues de l’infant dom Henri, Henri le Navigateur, et par l’application du système des sesmarias (concession royale de terres aux colons, à charge de les cultiver), déjà en usage au Portugal continental. Ces premières concessions furent ensuite modifiées par des privilèges plus étendus : on établit le droit de propriété sur les améliorations (benfeitorias, ouvrages réalisés par le tenancier), avec la faculté de donner à bail emphytéotique (aforar) et même de vendre les terres moyennant l’observation de certaines clauses, qui n’étaient tenues ni pour très onéreuses ni pour vexatoires.

Le nombre des tout premiers colons venus du continent fut relativement élevé, mais insuffisant pour une vaste exploitation agricole, surtout en raison du relief accidenté des terrains, de la densité de la forêt, du pénible travail de l’irrigation et d’autres circonstances d’ordre local.

Comme on l’a dit plus haut, le sol de Madère fut arrosé de la sueur des esclaves noirs, maures et mulâtres qui, en se mêlant aux sesmeiros venus du continent, altérèrent si profondément la pureté native de la race. À la fin du XVe siècle, il y avait dans cette île environ deux mille esclaves, nombre assez considérable au regard de la population européenne, qui devait alors s’élever à quinze ou dix-huit mille habitants.

Le système des sesmarias déjà cité, par la répartition avantageuse des terres, favorisa l’établissement de nombreux « domaines peuplés » (fazendas povoadas), où les premiers colons vivaient avec leurs familles et leurs esclaves ; ils devinrent bientôt propriétaires de ces terres et en laissèrent la culture aux tenanciers et aux esclaves. Vint ensuite la mise en majorat des terres : les riches sesmeiros et les tenanciers les plus favorisés par le sort abandonnèrent l’agriculture et cherchèrent dans les centres plus peuplés une vie libérée des fatigues des anciens colons. Ainsi naquit le contrat de colonia (métayage madérien ; partage des récoltes, améliorations appartenant au tenancier), et les trois quarts des terres arables de cette île furent convertis en biens liés et en majorats.

Pour déterminer avec une parfaite exactitude l’année où commença le peuplement de cette île, il faudrait pouvoir préciser l’époque de sa découverte, ce que l’on n’a pas encore réussi à établir avec une entière certitude. Dans la lettre de donation (carta de doação) de l’infant Henri à l’ordre du Christ, datée du 18 septembre 1460 et mentionnée dans la publication intitulée Alguns documentos do Archivo Nacional da Torre do Tombo acerca das navegações e conquistas dos portuguezes, on lit : « je commençai à peupler mon île de Madère il y a maintenant trente-cinq ans, et de même celle de Porto Santo (« port saint »)... » On en conclut que la colonisation commença vers 1425, c’est-à-dire peu d’années après la découverte, ce qui concorde avec les indications de divers chroniqueurs.

3Premières paroisses

Ce furent les religieux franciscains, venus avec la flotte qui amenait les tout premiers colons, qui exercèrent les premiers les fonctions ecclésiastiques dans les diverses chapelles fondées peu après – celles de Santa Catarina, de São Paulo et de São Sebastião, semble-t-il –, et peut-être même dans de rustiques chapelles de fortune provisoirement aménagées à cette fin.

Dans les « domaines peuplés » (fazendas povoadas), établis en divers points de l’île, on construisit de nombreuses chapelles dotées de leurs propres chapelains. La plupart devinrent des « dessertes » (curato) et des « chapellenies » (capelania) jouissant des prérogatives d’une paroisse, et furent les sièges des futures paroisses (freguesia) légalement constituées. C’est pourquoi, au vu des éléments que nous fournissent les anciennes chroniques, il n’est pas aisé de déterminer avec une entière précision la date de création de certaines paroisses organisées aux XVe et XVIe siècles, si l’on entend ces groupements d’habitants au sens qu’on leur donne aujourd’hui. « Chapellenie », « desserte » et « paroisse » sont des termes employés parfois indistinctement pour désigner ce que nous appelons aujourd’hui, en toute propriété, une paroisse. Ainsi ces chroniques affirment, et les annotations des Saudades da Terra le répètent, que les paroisses de Câmara de Lobos et de Calheta furent créées en 1430 et que celle de Machico, capitale de la capitainerie et village (lugar, rang inférieur au bourg) soumis à un peuplement intense dès le début de la colonisation, fut créée en 1450. On sait d’ailleurs que cette localité rivalisa avec Funchal par son expansion et son développement, mais seulement dans les premiers temps de cette colonisation.

C’est vers 1430 que fut établie à Funchal la première paroisse, qui couvrait une vaste étendue et avait son centre dans l’une des chapelles citées plus haut, certaines raisons plaidant toutefois en faveur de la petite chapelle Saint-Sébastien (São Sebastião). En 1438, son siège fut fixé dans l’église de Santa Maria, ou de la « Conceição de Baixo », que l’infant dom Henrique, Henri le Navigateur, avait fait édifier sur la rive gauche de la Ribeira de João Gomes (« torrent de João Gomes »), à peu de distance de la plage ; elle prit le nom de Nossa Senhora do Calhau.

En 1508, la paroisse transféra son siège dans l’église dite « Igreja Grande », dont la construction était encore peu avancée. Cinquante ans plus tard, c’est-à-dire en 1558, la ville de Funchal et ses environs furent divisés en deux paroisses, ayant respectivement leur siège à la cathédrale de Funchal (Sé) et à l’église Sainte-Marie-Majeure (Santa Maria Maior).

Jusque vers la fin du milieu du XVe siècle, période à laquelle nous nous référons particulièrement, l’archipel comptait déjà dix paroisses autonomes, où fonctionnaient régulièrement tous les services religieux des paroisses indépendantes ; elles avaient leur siège dans les chapelles les plus centrales de ces localités.

Il convient de rappeler qu’outre le service religieux obligatoire assuré aux sièges paroissiaux, de nombreux actes du culte continuaient, comme on l’a dit plus haut, d’être célébrés dans diverses chapelles par d’autres prêtres, avec le précieux concours de plusieurs membres de l’ordre séraphique répartis dans leurs modestes couvents dispersés.

À la fin de cette période (1425-1450), les travaux de peuplement avaient déjà atteint un développement remarquable : un ou deux ans plus tard, c’est-à-dire en 1451 ou 1452, la localité de Funchal fut élevée au rang de bourg (vila), avec les privilèges et prérogatives propres aux municipalités, comme il advint à la même époque aux sièges des capitaineries de Machico et de Porto Santo.

Force est toutefois de reconnaître que ce n’est qu’au cours de la seconde moitié du XVe siècle et de la première moitié du siècle suivant que le peuplement madérien connut son plus grand essor, grâce aux progrès sans cesse croissants de l’agriculture et des industries qui en dérivaient, telles que la fabrication à grande échelle du sucre et du vin, l’exportation des bois, de l’orseille (lichen tinctorial), du « pastel » et de bien d’autres produits agricoles. À ce progrès était étroitement liée une grande expansion des localités : de nouvelles paroisses furent successivement créées, le bourg de Funchal fut bientôt élevé au rang de ville, et peu d’années après on y établit le siège d’un diocèse, le premier fondé dans nos possessions d’outre-mer.

4Pouvoirs des donataires

Bien que les donations officielles des capitaineries de Machico, de Porto Santo et de Funchal à Tristão Vaz, Bartolomeu Perestrelo et João Gonçalves Zargo datent respectivement de 1440, 1446 et 1450, il est certain que ces trois premiers capitaines-donataires (capitão-donatário) furent investis dès l’origine de l’administration directe de leurs charges et privilèges, lorsque commença le peuplement de l’archipel de Madère, vers 1425.

On affirme qu’à cette occasion Henri le Navigateur, à qui le monarque avait fait don de ces îles, et qui était en outre grand maître de l’ordre du Christ, auquel elles « appartenaient au spirituel », donna aux donataires (donatário) les instructions nécessaires pour régler les divers services de l’administration publique. Il aurait ainsi fixé l’étendue de leurs attributions et précisé peut-être les facultés dont ils pourraient user dans l’exercice et l’application de la justice. Si ces instructions ont existé, comme le suppose Gaspar Frutuoso et comme nous inclinons à le croire, elles ne furent consignées dans aucun document connu, ou bien leur souvenir se perdit avec la promulgation d’autres dispositions relatives à la même matière.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que les pouvoirs des donataires devinrent véritablement discrétionnaires dans toutes les branches de l’administration. De nombreux faits le prouvent, et les lettres de donation elles-mêmes le confirment, puisqu’il y est dit expressément que lui (le capitaine-donataire) aura, sur toute ladite terre, la juridiction en mon nom et pour moi au civil et au criminel, sauf la peine de mort ou la mutilation d’un membre. On voit qu’à l’exception de l’application de la « peine ultime » et de celle de la « mutilation d’un membre », réservées au pouvoir royal, l’action gouvernementale des capitaines-donataires s’étendait à tous les services de l’État, y compris la perception des diverses contributions et impôts, la distribution des terres incultes et la nomination aux diverses charges publiques, etc.

Dans les localités les plus importantes, les capitaines-donataires avaient pour représentants à la direction des affaires publiques les ouvidores et les alcaides, chargés plus particulièrement des services de caractère administratif et de la perception de diverses contributions et impôts. À l’exemple de leurs chefs, de qui ils tenaient leur nomination aux débuts du peuplement, ils abusaient souvent des facultés dont ils étaient investis et furent parfois les instruments aveugles des abus de pouvoir de ces mêmes capitaines-donataires.

On sait que ce n’est qu’à partir de 1834, année où s’établit le régime constitutionnel, que Madère commença d’être administrée entièrement par les mêmes lois qui étaient en pleine vigueur sur le continent portugais. Jusqu’alors, les Îles adjacentes (Ilhas Adjacentes) étaient considérées comme des provinces d’outre-mer, et leur administration publique relevait en général de lois particulières, qui différaient souvent profondément de celles en vigueur dans la métropole.

Il n’est pas étonnant qu’aux débuts du peuplement cet écart se soit encore accentué, eu égard aux circonstances imprévues et extraordinaires d’alors, et sans même compter les actes arbitraires et les excès commis par les capitaines-donataires et leurs représentants dans les diverses localités, comme nous l’avons déjà fait observer plus haut.

5Premiers règlements et chartes de peuplement

De solides raisons portent à croire que l’infant dom Henrique avait donné aux trois premiers donataires les instructions indispensables lorsqu’il les investit de la direction des travaux de la colonisation primitive. L’historien des îles mentionne en particulier le « Regimento », règlement (regimento) qui fixait la division des deux capitaineries de cette île, ainsi que la concession des terres arables selon le système des sesmarias (concession royale de terres aux colons, à charge de les cultiver). Ce sont là les plus anciennes dispositions de gouvernement dont on ait connaissance.

Pour la répartition des terres, on adopta le système déjà connu des sesmarias (voir Gama Barros III, p. 699 et suiv.), peut-être avec les modifications que conseillaient les conditions du milieu. Le sesmeiro (bénéficiaire d’une concession de terres, sesmaria) qui, dans un délai de cinq ans, n’avait pas mis convenablement les terrains en valeur perdait tout droit sur eux. Ces dispositions furent modifiées par la suite et l’on accorda des privilèges plus étendus aux cultivateurs, tels que le droit de propriété sur les « améliorations » (benfeitorias, ouvrages réalisés par le tenancier) et la faculté de donner à bail emphytéotique (aforar), voire de vendre ces mêmes terres, moyennant certaines clauses qui n’étaient pas alors jugées onéreuses ou vexatoires, comme nous l’avons déjà dit dans un article précédent.

Nous ne connaissons pas la date précise de la rédaction et de la concession des « Regimentos » et instructions dont nous parlons, mais ils doivent être antérieurs aux chartes royales du roi Édouard du 26 septembre 1433, par lesquelles cet archipel fut donné à l’infant dom Henrique, et la juridiction spirituelle à l’ordre du Christ, dont ce même infant était grand maître. Nous croyons que ces chartes royales furent la pleine confirmation de donations faites antérieurement, peut-être par Jean Ier, l’infant étant en possession de l’entière seigneurie (senhorio) de ces îles depuis le début du peuplement.

Dans les lettres de donation des trois capitaineries aux premiers donataires, l’infant mentionne un « Foral », une charte de franchises (foral), dont nous ne savons s’il s’agissait d’un document distinct des instructions évoquées plus haut. Il est toutefois certain qu’il exista, car le « Foral » accordé en 1515 par le roi Manuel Ier aux municipalités de Funchal, de Ponta do Sol (« pointe du Soleil ») et de Calheta (« petite anse ») contient une référence expresse à la charte de franchises accordée par l’infant dom Henrique, comme on peut le voir à la page 494 des annotations des Saudades da Terra. Nous traitons plus longuement ailleurs des documents cités et de l’action de l’infant dans la grandiose entreprise de la colonisation primitive de cet archipel, et nous y renvoyons le patient lecteur.

Après le « Regimento » et le « Foral » octroyés par l’infant, dont on ignore les dates, et après les alvarás royaux d’Édouard de 1433, confirmés par Alphonse V, les lettres de donation de dom Henrique aux premiers donataires, datées de 1440, 1446 et 1450, sont les plus anciens documents de gouvernement connus concernant l’administration publique primitive de cet archipel. Elles font état d’importantes dispositions légales à observer et énumèrent en outre les hauts privilèges dont jouissaient ces donataires ainsi que les diverses contributions et impôts qu’ils avaient le droit de percevoir.

Les archives du conseil municipal de Funchal conservent l’enregistrement de plusieurs « chapitres » émanés de l’infant dom Henrique et de la maîtrise (mestrado) de l’ordre du Christ, datés de 1450 et des années suivantes, alors que s’achevait la période dont nous avons traité dans ces articles. Ils portent sur la nomination des alcaides, la perception des impôts et d’autres mesures administratives, et il nous mènerait trop loin d’en faire une mention détaillée.

C’est cependant dans la seconde moitié du XVe siècle et la première moitié du siècle suivant que furent « promulgués » de nombreux alvarás royaux sur divers sujets de gouvernement ; nous ne les mentionnons pas ici, car ils sortent de la période dans laquelle s’inscrivent les faits rapidement évoqués.

Ce sujet nous intéressant particulièrement, nous avons publié dans O Jornal, en juillet et août 1943, une série d’articles intitulée « Comêço do Povoamento Madeirense – 1425-1450 », dont seuls quelques passages sont transcrits ci-dessus, faute de pouvoir les reproduire intégralement dans ces pages.

Dans cet article

Époque

Années citées · 14
  1. Le peuplement de Madère commença sous les premiers capitaines-donataires, avec des colons venus du Portugal continental, dont certains trouvèrent d’abord refuge aux Ilhéus de Funchal.

  2. La paroisse de Câmara de Lobos, apparemment la première créée hors de Funchal, eut son siège dans la chapelle de Espírito Santo.

  3. Le roi Duarte concéda l’archipel au prince Henri, en exigeant que la monnaie du royaume y circule, et en confia la juridiction spirituelle à l’ordre du Christ.

  4. L’église de Nossa Senhora do Calhau fut construite et devint le siège de Santa Maria Maior, première paroisse de Funchal.

  5. Les chartes de 1440, 1446 et 1450 attribuèrent les capitaineries de Machico, Porto Santo et Funchal à leurs premiers capitaines.

  6. Le prince Henri accorda la capitainerie de Machico à Tristão Vaz Teixeira.

  7. Le prince Henri accorda par charte la capitainerie de Porto Santo à Bartolomeu Perestrelo.

  8. Des dispositions d’Henri le Navigateur et de l’ordre du Christ concernant les alcaides et les impôts furent enregistrées dans les archives du conseil municipal de Funchal.

  9. Le prince Henri accorda à João Gonçalves Zarco la capitainerie de Funchal.

  10. Alphonse V éleva Funchal au rang de bourg ; Machico et Baleira (Porto Santo) devinrent probablement des bourgs et des municipalités vers la même époque.

  11. Henri le Navigateur délivra une charte de donation attribuant la juridiction spirituelle sur les îles à l’ordre du Christ et évoquant le début de leur peuplement.

  12. L’évêque dom João Lobo bénit l’Igreja Grande de Funchal, encore inachevée et devenue par la suite la cathédrale ; le siège de la paroisse y fut transféré.

  13. Le roi Manuel Ier accorda un foral commun à Funchal, Ponta do Sol et Calheta, fixant les dîmes, le quint sur les sucres, les revenus de l’alcaidaria, les prix du savon et d’autres redevances.

  14. Une charte royale divisa l’unique paroisse de Funchal en deux paroisses, celles de la Sé et de Santa Maria Maior (Calhau), et créa un collège de chanoines pour l’église.

  15. Le régime constitutionnel (libéral) fut établi à Madère : l’île fut soumise aux lois du Portugal continental, tandis que les anciennes dispositions municipales, la milice et le drapeau blanc de la ville disparurent.

  16. Une série d’articles sur les débuts du peuplement de Madère, de 1425 à 1450, parut dans O Jornal.

Lieu

Lieux cités · 17
Carte: Arquipélago da Madeira (17)
  1. Calheta

    Lieu de peuplement ancien ; sa paroisse aurait été créée en 1430.

  2. Calheta

    Municipalité à laquelle le foral de 1515 fut octroyé.

  3. Câmara de Lobos

    Lieu de peuplement ancien ; sa paroisse aurait été créée en 1430.

  4. Cathédrale de Funchal

    Funchal. Devenue siège paroissial en 1508 alors qu’elle était encore en construction.

  5. Chapelle Saint-Sébastien

    Ponta do Sol. Premier siège possible de la paroisse de Funchal vers 1430.

  6. Église Notre-Dame-du-Calhau

    Funchal. Construite par Henri le Navigateur ; siège de la paroisse à partir de 1438.

  7. Église Sainte-Marie-Majeure

    Funchal. Siège de l’une des deux paroisses de Funchal à partir de 1558.

  8. Funchal

    Siège d’une capitainerie où commença le peuplement ; devint un bourg vers 1451–52.

  9. Machico

    Siège d’une capitainerie et lieu de peuplement ancien ; paroisse créée en 1450.

  10. Ponta da Oliveira

    Santa Cruz. Extrémité sud de la ligne séparant les deux capitaineries.

  11. Ponta do Sol

    Lieu de peuplement ancien.

  12. Ponta do Sol

    Municipalité ayant reçu le foral de 1515.

+ 5 de plus

Personnes

Personnes citées · 15
  1. Premier capitaine-donataire de Porto Santo, qui lui fut attribuée en 1446.

  2. Roi qui confirma les décrets de 1433 du roi Édouard concernant Madère.

  3. Premier colon auquel des terres furent attribuées en sesmaria, aux côtés de Zargo.

  4. Premier colon auquel des terres furent attribuées en sesmaria, aux côtés de Zargo.

  5. Historien cité pour sa description du système des sesmarias.

  6. Gaspar Frutuoso1522–1591

    Auteur de « Nostalgie de la terre natale », cité à propos des premiers colons et des instructions données aux donataires.

  7. Compagnon de Zargo et premier colon auquel des terres furent attribuées en sesmaria.

  8. Henri le Navigateur, seigneur de Madère, qui dirigea son peuplement à partir de 1425 environ.

  9. Henri le Navigateur, seigneur de Madère, qui adressa aux premiers capitaines les premiers règlements, une charte et des lettres de donation.

  10. Roi du Portugal qui, selon l’hypothèse de l’auteur, aurait pu accorder les îles à Henri le Navigateur à une date antérieure.

+ 5 de plus
  1. Premier capitaine-donataire de Funchal, qui lui fut attribuée en 1450, et qui refusa d’y faire venir certains condamnés.

  2. Premier colon auquel des terres furent attribuées en sesmaria, aux côtés de Zargo.

  3. Roi qui octroya en 1515 à Funchal, Ponta do Sol et Calheta un foral faisant référence à celui qu’avait accordé Henri le Navigateur.

  4. Roi du Portugal dont les chartes du 26 septembre 1433 attribuèrent l’archipel à Henri le Navigateur et la juridiction spirituelle à l’ordre du Christ.

  5. Premier capitaine-donataire de Machico, qui lui fut attribuée en 1440.

Sur la feuille P

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