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Fondations inaliénables 1Origines des majorats à Madère
Article nº 1875 Loi, charte ou décret Vol. II · p. 329–332 7 min de lecture

Fondations inaliénables

Titre original: Instituições Vinculares

Étude des domaines soumis au majorat (morgadios et vínculos) à Madère, depuis leur fondation aux XVe et XVIe siècles jusqu’à leur abolition par la loi de 1863. Elle présente les principales familles fondatrices et leurs domaines, les réformes de Pombal et la tentative du baron de São Pedro, en 1849, de les abolir à Madère.

Fondations inaliénables

1Origines des majorats à Madère

On a affirmé que l’archipel de Madère, proportionnellement à sa superficie et à sa population, fut la région du pays où exista le plus grand nombre de majorats (morgado) ou de tenures constituées en majorat. À en juger par le nombre de chapellenies (capela), qui étaient pour la plupart des fondations inaliénables (instituição vincular, majorat ou chapellenie) et se trouvaient dispersées dans toutes les paroisses de l’île, on peut assurer que les majorats abondaient largement à Madère. Le conseiller (conselheiro, titre honorifique du conseil royal) José Silvestre Ribeiro affirma, dans un document officiel, que les deux tiers des terres de tout l’archipel étaient constitués en majorat. Madère fut une terre de majorats, bien que certains d’entre eux traînassent une existence misérable, peu digne de leur prétentieuse ascendance.

Aux premiers temps de la colonisation, de nombreux gentilshommes portugais et étrangers abordèrent dans cette île, ainsi qu’un nombre plus considérable encore de marchands et d’aventuriers. Ils vinrent y tenter fortune, attirés par la réputation de la remarquable fertilité du sol, par l’esprit d’aventure et aussi par le manque de ressources dans leurs terres d’origine. On leur accorda en sesmaria (concession royale de terres aux colons, à charge de les cultiver) de vastes étendues de terrain, qu’ils faisaient défricher par des esclaves noirs et maures importés d’Afrique, et par des colons libres venus du Royaume (reino, c.-à-d. le Portugal continental). Beaucoup de ces sesmeiros (bénéficiaires d’une concession de terres, sesmaria) fondèrent de belles maisons grâce au revenu considérable que leur procurait l’exubérante fertilité du sol, surtout par la production du sucre, qui s’exportait à grande échelle. Ensuite, « le sesmeiro riche, selon l’annotateur des Saudades da Terra, se lassa de la vie campagnarde, s’enorgueillit de sa noblesse d’origine et convoita une demeure plus fastueuse et plus animée ; il délaissa donc la terre, la constitua en majorat afin de s’en assurer les revenus ; il en confia la culture aux colons partiaires (colono) libres moyennant la part de moitié (demidia) ou, selon les parcelles, le tiers des fruits ; et, pour vivre dans une oisive jouissance, il abandonna ses domaines et vint établir une résidence luxueuse et dispendieuse dans les agglomérations, principalement à Funchal, Machico, Santa Cruz (« Sainte-Croix »), Calheta (« petite anse »), Ponta do Sol (« pointe du Soleil ») et Ribeira Brava (« rivière sauvage »). »

Le docteur Álvaro Rodrigues de Azevedo force sans doute le trait, comme il le fait d’ordinaire lorsqu’il parle de la monarchie, de la noblesse et du clergé ; le passage que nous venons de citer n’en renferme pas moins de grandes vérités. Il met en relief quelques-unes des causes locales de la création des majorats dans cette île, causes qu’il faut rapprocher d’autres, communes à tout le pays, que Gama Barros signale dans son œuvre monumentale Historia da Administração Publica em Portugal. Nous avions déjà dit ailleurs que le colon venu du continent devint sesmeiro, puis seigneur de la terre, et se transforma bien souvent en titulaire de majorat, laissant aux esclaves la culture et l’entretien des propriétés rurales pour aller jouir, à la ville ou à la cour, du revenu de ses champs et de ses domaines.

2Principaux majorats fondés

Il semble que dès le deuxième quart du XVe siècle quelques majorats (morgadio) aient été institués à Madère. C’est du moins ce que laisse entendre Gaspar Frutuoso, bien qu’il ne le dise pas de façon claire et catégorique. Pour le dernier quart du même siècle, en revanche, on dispose de renseignements sûrs sur des majorats alors créés : celui d’Água de Mel (« eau de miel »), à Santo António (« saint Antoine »), qui fut incorporé à la maison Carvalhal ; celui de Consolação (« consolation »), au Caniço (« roseau »), dont le dernier représentant fut le conseiller Aires de Ornelas ; celui de João Afonso à Câmara de Lobos (« repaire des phoques »), qui passa à la maison Torre Bela ; celui de Vasco Moniz, à Machico, dont le dernier administrateur (administrador do concelho, représentant du gouvernement à la tête de la municipalité) fut José de Betencourt e Freitas ; ceux qu’institua João Gomes près du torrent qui prit son nom ; celui de Rodrigo Aires Furtado, à Ponta do Sol ; et bien d’autres encore.

C’est dans la première moitié du XVIe siècle que furent institués de nombreux majorats, dont certains formèrent par la suite d’importantes maisons. On compte parmi eux le majorat de la Lombada dos Esmeraldos (« croupe des Esmeraldo ») (voir ce nom), à Ponta do Sol, fondé en 1512 par le fidalgo (gentilhomme de la petite noblesse) flamand João Esmeraldo (voir ce nom) sur les terres qu’il avait prises à bail emphytéotique de Luís Gonçalves da Câmara ; celui des Lomelino, à Santa Cruz, institué par Urbano Lomelino en 1518 ; celui des França, à Estreito da Calheta (« étroit de Calheta »), en 1503, par João de França ; celui de São João de Latrão, à Gaula, par Nuno Fernandes Cardoso, en 1511 ; celui de la Penha de Águia (« rocher de l’Aigle »), à Porto da Cruz (« port de la Croix »), par António Teixeira, en 1535 ; celui de São Gil, à Santa Cruz, par dona Brites Escórcio, fille de João Drumond ; celui de la Ribeira dos Melões, dans la paroisse (freguesia) de Campanário (« clocher »), par Pedro Gonçalves de Clara ; celui des Reis Magos, à Estreito da Calheta, en 1529, par Francisco Homem de Gouveia ; sans parler d’autres que nous omettons par souci de brièveté.

Parmi les majorats ici mentionnés et ceux qui furent créés au fil du temps, certains devinrent des maisons très riches, qui se sont maintenues jusqu’à nos jours dans la prospérité et l’opulence. Nous citerons entre autres la maison du comte de Carvalhal, l’une des plus riches de notre pays en biens fonciers, qui disposait il y a soixante-dix ans d’un revenu annuel de cent contos (un million de réis) de réis (ancienne monnaie de compte portugaise ; 1$000 = 1 000 réis, 1:000$000 = un conto = 1 000 000 de réis), celle du comte de Calçada, celle de la comtesse de Torre Bela, celle du titulaire du majorat Nuno de Freitas Lomelino, celle du conseiller Agostinho de Ornelas, celle du vicomte de São João et celle du titulaire du majorat Bettencourt e Freitas.

Comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire dans l’article Elementos para a historia madeirense, les registres de l’ancien tribunal des Résidus et Chapellenies (Juízo dos Resíduos e Capellas) ont été perdus, ou nous ignorons ce qu’ils sont devenus. Ils contenaient les actes des anciens majorats (instituições vinculares), avec leurs charges pieuses, la fondation des chapellenies (capela), la description des terres de majorat (terras vinculadas), etc. ; c’est là que l’on aurait pu recueillir des données précieuses pour une étude intéressante et complète sur les majorats et les biens substitués existant dans cet archipel.

3Réforme et abolition

Ce nombre considérable de majorats fut réduit par la loi du marquis de Pombal du 9 septembre 1769, qui supprima un grand nombre des petits morgadios, puis par la loi du 3 août 1770, qui remania les biens inaliénables alors existants et, surtout, freina la création de nouveaux.

Malgré cela, de nombreuses maisons à majorat subsistèrent encore chez nous. Elles se débattirent dans de grandes difficultés économiques, au point que certaines demandèrent – comme nous avons pu le constater dans des documents du début du XIXe siècle, et nous ne savons si ce fut aussi le cas plus tôt – la commutation des charges pieuses auxquelles elles étaient tenues, au motif que les revenus des terres ne suffisaient pas à les acquitter. Le 17 février 1849, le Madérien et pair du royaume, le docteur Daniel de Ornelas e Vasconcelos, 1er baron de São Pedro, présenta à la Chambre haute un projet de loi abolissant tous les biens inaliénables existant dans cet archipel, qu’il jugeait non seulement inutiles mais même nuisibles, notamment parce qu’ils constituaient une grave entrave aux progrès de l’agriculture. Ce projet fit grande sensation à Madère et donna lieu à un large débat dans la presse. Une trentaine de représentants d’anciennes maisons à majorat adressèrent une pétition au Parlement, réfutant la doctrine du projet et en demandant le rejet. C’est un document particulièrement intéressant, qui mérite encore aujourd’hui d’être lu. Outre ce texte et le débat dans la presse locale, parurent sur le sujet les brochures suivantes : Breves reflexões sobre a abolição dos morgados na Madeira, par António Correia Heredia ; As contradições vinculadas, par l’auteur des « Breves reflexões sobre a abolição dos morgados na Madeira » ; et Resposta ao folheto «Breves reflexões sobre a abolição dos morgados na Madeira, pelo Sr. A. C. Heredia», dont nous ignorons l’auteur.

Le projet du baron de São Pedro ne fut pas approuvé par les Chambres, mais la loi du 11 mai 1863, qui décréta l’abolition complète des majorats dans tout le pays, porta un coup profond aux majorats madériens et mit fin à d’anciennes et opulentes maisons de cette île. Elles se divisèrent et se subdivisèrent peu à peu, et aucune d’elles ne subsiste aujourd’hui intacte.

Dans le livre Vínculos Portugueses d’Alfredo Pimenta, nous avons trouvé quelques renseignements sur diverses maisons à majorat ou morgadios ayant leur siège à Madère. Il faut mentionner en particulier celle qui eut pour dernier administrateur le 2e vicomte de Torre Bela, João Correia Brandão Henriques de Noronha, et qui comprenait 26 biens inaliénables, dont le premier fondateur fut João Afonso Correia en 1490 ; la maison des comtes de Calheta, incorporée au marquisat de Castelo-Melhor, fondée à l’origine par João Gonçalves Zarco en 1450 ; celle des seigneurs de majorat d’Ilha (« île »), lieu-dit (sítio) de la paroisse de São Jorge (« saint Georges »), fondée par Jorge Pinto en 1559 ; et celle des îles Selvagens (« îles sauvages »), fondée en 1717 par Manuel Ferreira Teixeira.

Une part considérable des documents qui formaient l’important fonds du tribunal des legs pieux et chapellenies (Juízo dos Resíduos e Capelas), évoqué plus haut, et qui se trouvaient dans l’ancien service de l’Administration de la municipalité (Administração do Concelho, bureau de l’administration civile de l’État) de Funchal, a heureusement été versée aux Archives de district de Funchal (voir Juge des legs pieux et chapellenies).

Dans cet article

Époque

Années citées · 14
  1. João Gonçalves Zarco fonda le majorat qui appartint ensuite aux comtes de Calheta.

  2. João Afonso Correia fonda le premier des majorats de Torre Bela.

  3. João de França fonda à Estreito da Calheta l’un des plus anciens majorats de Madère.

  4. Nuno Fernandes Cardoso et Leonor Dias fondèrent par testament le majorat de São João de Latrão à Gaula.

  5. João Esmeraldo fonda le majorat de Lombada dos Esmeraldos.

  6. Urbano Lomelino mourut, constituant ses biens en majorat pour achever et entretenir le couvent de Nossa Senhora da Piedade à Santa Cruz.

  7. Francisco Homem de Gouveia et son épouse Isabel Afonso fondèrent le majorat de Reis Magos à Estreito da Calheta, avec pour siège la chapelle de Reis Magos à Lombo dos Reis.

  8. António Teixeira fonda le majorat de Penha de Águia.

  9. Jorge Pinto fonda le majorat d’Ilha à São Jorge.

  10. Manuel Ferreira Teixeira constitua les îles Selvagens en majorat.

  11. Une loi de Pombal supprima de nombreux petits majorats.

  12. Une loi réorganisa les majorats existants et restreignit la création de nouveaux majorats.

  13. Le baron de São Pedro présenta un projet de loi visant à abolir tous les majorats madériens, mais celui-ci ne fut pas adopté.

  14. Une loi abolit les majorats dans tout le Portugal, entraînant le démantèlement des grands domaines fonciers de Madère.

Lieu

Lieux cités · 22
Carte: Arquipélago da Madeira (22)
  1. Água de Mel

    Funchal. Emplacement d’un majorat du XVe siècle rattaché à la maison de Carvalhal.

  2. Calheta

    Bourg où s’installèrent des propriétaires fonciers.

  3. Câmara de Lobos

    Emplacement du majorat de João Afonso.

  4. Campanário

    Ribeira Brava. Paroisse où se trouvait le majorat de Ribeira dos Melões.

  5. Caniço

    Santa Cruz. Paroisse où se trouvait le majorat de Consolação.

  6. Consolação

    Santa Cruz. Emplacement d’un ancien majorat.

  7. Estreito da Calheta

    Calheta. Siège des majorats de France et de Reis Magos.

  8. Funchal

    Ville où s’établirent des propriétaires de biens soumis à majorat.

  9. Gaula

    Santa Cruz. Lieu du majorat de São João de Latrão.

  10. Îles Selvagens

    Selvagens. Îles soumises à majorat en 1717.

  11. Ilha

    Santana. Siège du majorat d’Ilha, fondé en 1559.

  12. Lombada dos Esmeraldos

    Ponta do Sol. Majorat fondé en 1512 par João Esmeraldo.

+ 10 de plus

Personnes

Personnes citées · 30
  1. Chef de l’une des familles prospères possédant des majorats.

  2. Aires de Ornelas1866–1930

    Dernier représentant du majorat de Consolação à Caniço.

  3. Pair madérien qui proposa en 1849 d’abolir tous les majorats de l’archipel ; son projet de loi échoua.

  4. Auteur de Vínculos Portugueses, ouvrage de référence sur les familles madériennes possédant des majorats.

  5. Annotateur de « Nostalgie de la terre natale », cité à propos de la façon dont les bénéficiaires de concessions foncières devinrent des propriétaires de majorats oisifs.

  6. Auteur d’une brochure sur l’abolition des majorats à Madère.

  7. Fonda le majorat de Penha de Águia à Porto da Cruz en 1535.

  8. Fille de João Drumond ; elle fonda le majorat de São Gil à Santa Cruz.

  9. Fonda le majorat de Reis Magos à Estreito da Calheta en 1529.

  10. Auteur de História da Administração Pública em Portugal, cité à propos des causes des majorats à l’échelle nationale.

+ 20 de plus
  1. Gaspar Frutuoso1522–1591

    Chroniqueur dont l’œuvre laisse penser que des majorats existaient dès le deuxième quart du XVe siècle.

  2. Premier fondateur des majorats de Torre Bela, en 1490.

  3. Dernier administrateur de la maison de Torre Bela, qui comptait 26 majorats.

  4. Noble flamand qui fonda le majorat de Lombada dos Esmeraldos en 1512.

  5. Fonda le majorat de France à Estreito da Calheta en 1503.

  6. Fondateur de majorats près du ruisseau qui porte son nom.

  7. Père de dona Brites Escórcio, fondatrice du majorat de São Gil.

  8. Découvreur et capitaine de Funchal, il fonda en 1450 le majorat des comtes de Calheta.

  9. Dernier administrateur du majorat de Vasco Moniz à Machico.

  10. Fonda le majorat d’Ilha à São Jorge en 1559.

  11. Fonctionnaire qui affirma que les deux tiers des terres de l’archipel étaient soumis au majorat.

  12. Propriétaire qui loua à João Esmeraldo les terres du majorat de Lombada.

  13. Fonda le majorat des îles Selvagens en 1717.

  14. Ministre dont la loi de 1769 supprima de nombreux petits majorats.

  15. Chef de l’une des riches familles possédant des majorats qui subsistèrent jusqu’à l’époque moderne.

  16. Fonda le majorat de São João de Latrão à Gaula en 1511.

  17. Fonda le majorat de Ribeira dos Melões à Campanário.

  18. Fondateur d’un majorat à Ponta do Sol.

  19. Fonda le majorat de Lomelino à Santa Cruz en 1518.

  20. Fondateur d’un majorat à Machico.

Sur la feuille I

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