Bois 1Forêt, incendie et commerce du bois
Bois
Titre original: Madeiras
Étude du bois de Madère : la forêt qui donna son nom à l’île, les premiers incendies, le commerce du bois et les scieries hydrauliques, les règlements forestiers de 1515 et 1562, ainsi que les essences locales utilisées en ébénisterie.
1Forêt, incendie et commerce du bois
Le nom de Madère, donné à cette île par ses découvreurs, vient de la végétation riche et luxuriante qui en couvrait toute la surface. Les arbres, abondants et gigantesques, qui suscitèrent tant d’admiration chez les premiers navigateurs abordant ici, formaient une forêt dense qui s’étendait du bord de l’océan jusqu’aux cimes des plus hautes montagnes. Le peuplement et la colonisation de l’île imposaient impérieusement de détruire en partie ces fourrés épais et impénétrables, que seul un incendie pouvait ramener rapidement aux proportions indispensables et livrer aussitôt à l’exploitation agricole (voir Incendie des forêts, vol. II, p. 140).
Il semble que la destruction causée par le feu (fogo) alla bien au-delà de ce qui était souhaitable, car l’historien João de Barros affirma vers le milieu du XVIe siècle que « les gens d’aujourd’hui ressentent bien ce dommage par le manque qu’ils ont de bois d’œuvre et de bois de chauffage, car ce premier feu brûla davantage que la force du bras et de la hache n’a pu en abattre depuis lors jusqu’à présent ». Cette assertion de Barros doit se rapporter, nous semble-t-il, aux premières années qui suivirent l’incendie, car les règlements des bois de cette île de 1515 et de 1562 la démentent. Madère se repeupla rapidement d’essences forestières, et si l’incendie lui fit perdre l’opulence première et native de ses arbres, on ne peut douter qu’elle se couvrit en peu de temps d’une végétation étendue et abondante. De nombreux faits le prouvent.
Le commerce et l’exportation du bois furent la conséquence logique de l’abondance des essences qui peuplaient à profusion les montagnes. On doit à Gaspar Frutuoso le passage intéressant que voici : « Et il y avait une si grande quantité de bois si beau et si dur que l’on emportait en maints endroits des quantités de planches, de poutres et de mâts, que l’on sciait tous au moyen de machines ou scies à eau, dont il y a encore aujourd’hui beaucoup du côté nord de cette île ; et en ce temps-là, grâce aux grandes quantités de bois que l’on en emportait vers le Royaume, on commença à construire des navires à hune et à gaillard d’avant, car auparavant il n’y en avait point dans le Royaume, et l’on n’avait nulle part où naviguer, et il n’y avait d’autres navires que les caravelles de l’Algarve et les barinels à Lisbonne et à Porto ».
Cette surabondance de bois entraîna un progrès notable de l’architecture navale et de la construction des bâtiments, comme l’affirme le vicomte (visconde) de Santarém, cité par Pinheiro Chagas, ainsi que nous l’avons vu à la page 141 de ce volume de l’Elucidário.
2Frutuoso et les arbres de l’île
Toujours au sujet de l’abondance des arbres forestiers, et de certains d’entre eux en particulier, il est intéressant de lire le passage suivant de l’historien des îles : « Toute cette île est très escarpée et peuplée de hauts et frais arbres ; si bien que des voyageurs s’égarent sur les chemins, et il est déjà arrivé que certains, s’y étant perdus, y meurent. Et il n’y a pas seulement, au milieu et sur le lombo (croupe entre deux vallées) de la terre, de grandes et hautes montagnes, mais aussi de grands et profonds fonds couverts de broussailles, de gros troncs et d’arbres de til (Ocotea foetens, laurier de Madère), dont le cœur, quand on le scie, est très noir et sent mauvais. De ce bois on fait beaucoup de planches pour les caisses à sucre, les planchers des maisons et les poutres maîtresses, et c’est de lui que provient la plus grande partie du bois que l’on brûle dans les moulins à sucre. Il y a aussi un autre bois rouge, appelé vinhatego, dont on fait les coffres pour l’usage domestique, qui sont très bons ; mais ceux qu’on en fait pour la mer sont bien plus prisés. Il y a d’autres bois d’aderno, dont on tire beaucoup de merrain pour les tonneaux à vin et à miel ; mais ils conviennent mieux au miel qu’au vin, non que la qualité du bois le rende mauvais, mais parce qu’il est très dur et sec, et que le miel n’y suinte pas autant que le vin, qui l’humidifie et parfois le fait passer à travers le bois : ce bois d’aderno est si dur qu’on le fend au coin. Il y a aussi beaucoup de folhados, qui poussent très droits et gros, dont on fait la charpente des maisons, et souvent d’un seul tronc on fait trois et quatre arbalétriers de fermes ; mais il n’est pas aussi dur que celui de cette île de São Miguel ; il est tendre à couper, presque comme le cèdre, et on en fait les timons qui servent aux labours. Il y a un autre bois, le houx, très dur, dont on fait les manches de hache : mais il n’est pas blanc comme celui de cette île. Il y a aussi des lauriers et, sur les flancs de la montagne, du côté sud, beaucoup de genêt, qui est une broussaille basse comme les bruyères, à fleur jaune, que l’on brûle dans les fours, et dont on cueille les baguettes, que l’on écorce comme l’osier, et dont on fait des corbeilles blanches fort gracieuses et fraîches pour le service de table, les offrandes de baptême et d’autres choses, parce qu’elles sont très blanches et propres : et on les vend en bien des lieux hors de l’île et du royaume de Portugal, car on fait beaucoup d’inventions de corbeilles très soignées et coûteuses, en en montant parfois sur une seule dix et douze différentes, qui forment ensemble une seule pièce ; et pour les rendre plus blanches que la baguette ne l’est par nature, bien qu’elle soit très blanche, on les fumige au soufre. Et il y a aussi beaucoup de bois de barbuzano, dont on fait pour la plupart les échalas des treilles, parce que c’est un bois très dur et qui dure longtemps en terre. Et les bruyères ne manquent pas, dont on fait le charbon pour les forgerons et les réchauds. »
3Scieries, règlements et bois d’ébénisterie
Le nom que porte la paroisse (freguesia) de Serra de Água (« scierie à eau »), comme celui de divers autres lieux-dits et localités qui conservent la même dénomination, nous apprend qu’il existait, dispersées dans cette île, de nombreuses installations de sciage mues par l’eau, ou simplement scieries hydrauliques (serras de água), ainsi qu’on le trouve écrit dans divers documents anciens et encore dans quelques textes législatifs.
L’abondance des arbres et les abus commis dans leur exploitation entraînèrent la promulgation de diverses mesures législatives destinées à prévenir la destruction de la richesse forestière qui couvrait les montagnes de cette île. Le plus remarquable de ces textes est le Règlement des bois (Regimento das Madeiras) du 27 août 1562, qui occupe huit pages de l’une des notes des Saudades. Le docteur Álvaro de Azevedo en dit qu’il s’agit d’un document important pour l’histoire agricole de Madère : il constitue sa législation forestière propre, aujourd’hui encore en grande partie en vigueur, et il est la source des règlements municipaux (posturas) de toutes les municipalités de cette île.
La flore ligneuse madérienne compte aujourd’hui encore quelques essences qui fournissent des bois d’un emploi très avantageux en ébénisterie. Avec le bois de l’acajou de Madère (vinhático, Persea indica) et celui du til (Ocotea foetens, laurier de Madère), noir pour le second et rougeâtre pour le premier, on fabrique de beaux meubles ; le bois de l’acajou de Madère ressemble beaucoup à celui de l’acajou véritable. Avec celui du cèdre, clair, léger et aromatique, on fait d’excellents coffrets qui, en règle générale, ne sont pas attaqués par les mites ; et avec ceux du maçaroco, du fustete, du seixo, du piorno, du pau branco, du houx, de la tintureira, etc., on réalise une marqueterie (embutidos) de couleurs variées pour des tables, des coffrets, des étuis et d’autres petits ouvrages. Les bois de la faia, du barbuzano, du laurier, de l’aderno, du folhado (Clethra arborea, arbre indigène), de la bruyère, du griottier sauvage, du sanguinho, du mocano, etc., ont eux aussi, ou pourraient avoir, un emploi dans divers travaux, mais leur usage en ébénisterie est généralement très limité, car ils sont aujourd’hui presque tous devenus très rares. Les articles de cet Elucidário intitulés Arborisation, Incendies, Régime forestier et Services forestiers fournissent sur ce sujet de précieuses informations.
Dans cet article
Époque
Années citées · 02-
Le Regimento das Madeiras, premier code forestier de Madère, fut promulgué. Il ordonnait la plantation de pins et de châtaigniers et interdisait l’abattage d’arbres sans autorisation du conseil municipal.
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La reine régente Catarina promulgua le Regimento das Madeiras, code forestier de Madère, qui soumettait l’abattage d’arbres à autorisation, ordonnait la plantation de châtaigniers et de pins et confiait la protection des forêts aux autorités locales.
Lieu
Lieux cités · 04Étranger
- Portugal
Royaume vers lequel le bois de Madère était exporté pour la construction navale.
Le Portugal, la mère patrie de Madère. L’Elucidário indique que des détachements d’artillerie furent envoyés du continent pour tenir garnison à Madère avant 1877, que Madère fut reliée au Portugal par câble télégraphique en 1874, et que l’île y expédiait autrefois du pastel des teinturiers et des présents de miel. Il compare favorablement les oranges et les olives du continent à celles de Madère et de Porto Santo.
- São Miguel
Portugal. Île des Açores dont Frutuoso compare les essences à celles de Madère.
Île des Açores découverte par Gonçalo Velho Cabral. Sa capitainerie fut achetée et gouvernée par Luís Gonçalves da Câmara, fils de Zargo. Brito Rebelo y naquit et Frutuoso y écrivit son œuvre en 1590 ; on dit que ses oranges surpassent celles de Madère.
- Serra de Água
Ribeira Brava. Paroisse dont le nom rappelle d’anciennes scieries hydrauliques.
Serra de Água est une paroisse de l’intérieur de la municipalité de Ribeira Brava, dont le nom rappelle les anciennes scieries hydrauliques. Créée comme vicairie en 1676, elle faisait partie de la municipalité de Funchal en 1834. Elle jouxte Estreito de Câmara de Lobos et le col d’Encumeada, où une maison de repos fut construite en 1939. On y cultive des cerises et l’implantation d’une centrale hydroélectrique y était prévue.
Personnes
Personnes citées · 05- Álvaro Rodrigues de Azevedo1825–1898
Auteur des annotations des Saudades, il jugea le Regimento das Madeiras de 1562 essentiel à l’histoire agricole de Madère.
- Gaspar Frutuoso1522–1591
Historien des îles de l’Atlantique et auteur des Saudades, cité au sujet du commerce du bois et des arbres de Madère.
- João de Barros1496–1570
Historien portugais du XVIe siècle, cité au sujet de la pénurie de bois causée par le premier incendie de forêt.
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Écrivain portugais qui cita le vicomte de Santarém au sujet du bois de Madère.
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Historien portugais cité au sujet de l’influence du bois de Madère sur la construction navale et celle des bâtiments.