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Elucidário Madeirense Accueil
Article nº 1959 Organisme gouvernemental ou service public Vol. II · p. 380–385 11 min de lecture

Junta Agrícola

Le Conseil agricole de Madère fut créé par le décret du 11 mars 1911 relatif au régime sucrier et financé par la taxe sur l’aguardente (eau-de-vie de canne). Il devait exproprier les distilleries, promouvoir le vin de Madère à l’étranger et améliorer l’agriculture, mais l’Elucidário juge son action largement infructueuse jusqu’à sa suppression en 1919.

Junta Agrícola

1Création et lutte contre l’alcoolisme

Elle fut créée par le décret du 11 mars 1911. Ce texte législatif, qui vint alors régler la question dite Hinton, à laquelle le rapport qui l’accompagne fait une référence particulière, établit un nouveau régime sucrier (regímen sacarino, régime légal de la production de sucre et d'alcool). Ce régime fut diversement apprécié et suscita des opinions controversées, mais il renferme incontestablement des principes et fixe des dispositions si utiles et si salutaires que, s’ils étaient observés, ils contribueraient grandement à la grandeur et à la prospérité de tout l’archipel madérien. Il ne faut jamais oublier que ce décret créa la Junta Agrícola et l’expropriation corrélative de ces laboratoires de substances toxiques que l’on appelle fabriques d’eau-de-vie (aguardente, distillée de canne à sucre ou de vin).

La création de la Junta Agrícola, dit le lucide rapport qui précède le décret, contribuera dans la plus large mesure au développement économique de Madère. Il en aurait certainement été ainsi si les travaux de cette institution n’avaient parfois été entravés par une orientation erronée. Dans un pays essentiellement agricole, où la majorité de la population vit de la plantation et de la culture de la terre, on mesure aisément les services insignes qu’une institution à caractère technique spécial, disposant de ressources considérables, aurait pu rendre à notre agriculture si toutes les dispositions dudit décret avaient été respectées et intégralement appliquées. Il n’en fut rien, cependant : avant la crise calamiteuse que nous traversons (1921), des sommes énormes furent englouties sans que l’on améliorât la condition du peuple madérien en mettant en œuvre certaines mesures salutaires indiquées dans ce texte.

Le rapport du décret du 11 mars 1911 évoque le nom d’« île de l’Eau-de-vie » donné à Madère, en raison de l’abondante production de ce poison et de l’usage excessif qu’on en fait dans cet archipel. Un homme politique et homme d’État connu se fit l’écho de cette appellation, lui donnant droit de cité : lors d’une conférence publique, il traita fort peu galamment les habitants de cette île d’ivrognes et d’alcooliques, après avoir reçu ici les plus hautes distinctions et les plus vives marques de considération et d’estime. On était allé jusqu’à lui conférer, au cours d’une séance solennelle et fastueuse du conseil municipal de Funchal, le titre et les honneurs de citoyen de Funchal, et à inaugurer son portrait dans le salon d’honneur de l’hôtel de ville.

Prônant le haut principe moralisateur qui préoccupe tant aujourd’hui les gouvernements des États – combattre énergiquement et efficacement l’alcoolisme –, le décret consacre l’une des mesures les plus profitables jamais adoptées en faveur de cet archipel : l’expropriation des fabriques d’eau-de-vie. Il y allait de la bonne réputation de notre terre, et c’était surtout une grande œuvre sociale et humanitaire qui allait s’accomplir.

Nous avons déjà dit ailleurs (1921) que l’on remarque à Madère un net dépérissement de la race. Dans la stature, la constitution organique, la force musculaire, etc., on observe un déclin digne d’être relevé. Le fait passe encore inaperçu du grand public, mais non des médecins, et tout particulièrement de ceux qui doivent sélectionner les jeunes gens destinés au service militaire.

Il existe toutefois un fait plus éloquent et plus convaincant encore : l’effarant pourcentage que la population madérienne fournit à la folie, selon le témoignage autorisé de la science. Considérable aussi est le contingent que l’alcoolisme fournit à la tuberculose, sans compter les cas fréquents d’idiotie, d’épilepsie, de convulsions et d’autres dégénérescences plus ou moins avérées. Une part importante des habitants de cette île qui s’adonnent à l’alcoolisme porte déjà dans ses cellules un penchant impérieux pour le vice. Celui-ci trouve un terrain favorable à son développement dans la facilité avec laquelle on se procure le terrible poison dont cinquante fabriques inondent le marché, tout en empoisonnant, abrutissant, rendant tuberculeuse et rendant folle la population imprudente de tout un district.

Au vu de ces raisons, sommairement exposées, ressortent l’opportunité et la nécessité de cette grande mesure que fut l’expropriation des fabriques d’eau-de-vie. Chacun sait pourtant que cette mesure, de la plus haute portée morale et sociale, ne fut jamais entièrement appliquée. Ce que l’on jugea absolument indispensable pour la population noire d’Angola, en interdisant la fabrication et le commerce de l’eau-de-vie, fut considéré comme de moindre importance pour les habitants de race blanche de notre archipel de Madère !

2Objectifs et bilan du Conseil

La Junta Agrícola fut créée par l’article 26 du décret du 11 mars 1911, que nous reproduisons textuellement :

Art. 26. Il est créé une Junta Agrícola da Madeira, spécialement chargée de gérer le fonds constitué par l’impôt sur la fabrication de l’eau-de-vie (aguardente, distillée de canne à sucre ou de vin) ; constitueront également des recettes de cette junte les amendes infligées pour toute infraction au présent décret ayant force de loi, ainsi que ce que prévoiront les règlements correspondants.

§ unique. Ce fonds sera affecté au développement économique de Madère ; une partie devra en être réservée à l’expropriation des fabriques d’eau-de-vie, au financement de la propagande à l’étranger en faveur du vin de Madère, aux dépenses de fondation et d’entretien d’une station agronomique qui viendrait à être créée dans l’île, et à la promotion du regreffage ou de la transformation des cépages actuellement cultivés, de sorte que, dans un délai fixé par règlement, les seuls plants producteurs soient ceux qui composaient traditionnellement le type dit des vignes de Madère ».

La création de la Junta Agrícola da Madeira avait donc pour fins spéciales et expressément déterminées :

  1. 1° l’expropriation des fabriques d’eau-de-vie
  2. 2° la propagande à l’étranger en faveur des vins de Madère
  3. 3° la fondation et l’entretien d’une station agronomique
  4. 4° la transformation, par le regreffage, des cépages actuellement existants, afin de les ramener aux types traditionnels qui produisent le vin dit de Madère.

Comme nous l’avons déjà dit, l’expropriation des fabriques d’eau-de-vie ne fut jamais entreprise (1921). Il nous faut ajouter à présent que la propagande à l’étranger en faveur de nos vins ne donna aucun résultat satisfaisant, en raison de la manière peu pratique dont elle fut menée, et que la multiplication par greffage des cépages produisant le vin traditionnel de Madère ne se fit pas à l’échelle souhaitable, bien que tous y vissent le moyen de rendre à l’île l’une de ses plus anciennes et plus précieuses sources de richesse. Le champ expérimental de Bica da Cana (« source du Roseau ») donna peu de résultats pratiques ; mais la justice veut que l’on reconnaisse que des pépinières de Louros (« lauriers ») et de Ribeira Brava (« rivière sauvage »), et surtout de cette dernière, sortirent de nombreuses plantes utiles sélectionnées, et que l’organisation des services destinés à combattre les insectes et parasites qui attaquent les végétaux ne laissa rien à désirer. Ce fut un excellent service rendu à nos agriculteurs, car il leur épargna des pertes innombrables, surtout sur les arbres fruitiers.

L’importance excessive que la Junta Agrícola accorda à l’industrie du tourisme lui fit parfois oublier les fins pour lesquelles elle avait été spécialement créée, et lui fit dépenser des sommes considérables en études et en travaux qu’elle n’aurait dû entreprendre que plus tard.

À Porto Moniz (« port de Moniz ») et au Paul da Serra (« marais de la montagne »), on dépensa beaucoup d’argent sans profit connu. Quant à l’acquisition à prix élevés de plusieurs communaux d’altitude (montados) et de vastes terrains dans nos montagnes, elle ne reçut pas l’approbation de la grande majorité des habitants de Madère, bien qu’elle puisse se justifier par la nécessité de reboiser la zone montagneuse de l’île ou de mettre à profit des eaux qui s’écoulent inutilement vers la mer.

L’entrepôt frigorifique (voir ce nom), établissement susceptible de rendre de bons services à l’île, ne fonctionna jamais, pour des raisons qui nous sont inconnues ; la rue où ses installations avaient été élevées fut finalement remise au conseil municipal.

3Règlements, enquête et suppression

Il est intéressant de constater que le décret du 15 mai 1912, qui approuva le Règlement d’exécution du décret ayant force de loi du 11 mars 1911, établit de nouvelles dispositions sur les fins de la création de la Junta Agrícola et sur son fonctionnement. Il modifia ainsi sa constitution organique et fondamentale, qui lui avait été assignée et conférée par une loi. Ce décret imposa à cet organisme la charge de reboiser les montagnes et d’établir une police rurale efficace, ainsi que celle de promouvoir toutes les améliorations de voirie, de salubrité et autres propres à développer l’industrie du tourisme dans l’île. C’est à la faveur de ces dispositions que furent accomplis certains des actes que nous avons relevés plus haut.

Il convient de noter ici que le règlement du 15 mai 1912 place en dernier l’obligation d’exproprier les distilleries d’eau-de-vie et ne réserve que le dixième des revenus annuels de la Junta pour faire face à cette expropriation.

Aux termes de ce règlement, la Junta Agrícola fut composée comme suit : l’agronome du district ou le directeur de la Station agraire, trois délégués représentant les conseils municipaux, deux délégués du Conseil général du district (Junta Geral), deux délégués de l’Association commerciale, un délégué de la Commission de viticulture et l’agent forestier (regente silvícola) au service du Conseil général.

L’article 21 du même règlement disposa que, pour le contrôle des distilleries d’eau-de-vie, le personnel suivant serait détaché du corps de contrôle des impôts : un chef de district de 1re classe, un chef de district de 2e classe, deux chefs contrôleurs, trente contrôleurs de 1re classe et quatre-vingt-dix contrôleurs de 2e classe.

Le bon et régulier fonctionnement de la Junta Agrícola repose sur trois décrets datés du 28 décembre 1912 : le premier approuva le Règlement intérieur de la Junta Agrícola, le deuxième le Règlement pour l’expropriation des distilleries d’eau-de-vie et le troisième le Règlement pour la perception de l’impôt sur l’eau-de-vie.

Le deuxième règlement détruit complètement la clause la plus importante et la plus avantageuse de la loi qui créa la Junta Agrícola, celle de l’expropriation des distilleries. Il dispose en effet que ce n’est que trois ans après l’entrée en vigueur du régime sucrier (regímen sacarino, régime légal de la production de sucre et d’alcool) de 1911, et lorsqu’il sera reconnu que la culture de la canne a disparu dans une région quelconque de l’archipel de Madère, que l’on procédera à l’expropriation des distilleries, et encore seulement si celles-ci le demandent. Ainsi, d’un simple trait de plume d’un règlement, on annule entièrement les dispositions les plus utiles et les plus salutaires d’une loi !

Le décret du 1er février 1913 approuva les Instructions pour la promotion des produits du sol madérien, et celui du 8 mars de la même année le Règlement du service rural et forestier. Ce n’est pas faute de règlements que la Junta Agrícola manqua à remplir pleinement sa mission civilisatrice.

Cet organisme fut installé le 22 août 1912 et tint encore neuf séances cette année-là. Il se réunit 40 fois en 1913 et 29 fois en 1914. Ses recettes pour les cinq exercices de 1910-1911 à 1914-1915 s’élevèrent respectivement, en chiffres ronds, à 25, 64, 155, 149 et 121 contos (1 conto = 1 000 000 réis, à partir de 1911 1000 escudos).

Par arrêté ministériel (portaria) du 27 février 1915, le docteur Fernando Maria Allen Urculu Vieira de Castro, juge de la circonscription judiciaire (comarca) de Santa Cruz (« Sainte-Croix »), fut chargé de mener une enquête administrative sur les actes de la Junta Agrícola. Il en commença les travaux mais ne put les achever. Par arrêté ministériel du 26 août de la même année, le docteur Francisco Antunes de Mendonça fut chargé de poursuivre l’enquête engagée ; il déclara ses investigations terminées le 4 novembre 1915, date de son rapport présenté au gouvernement.

Les travaux de l’enquête furent longs et minutieux, et leur publication occupa cent pages du Diário do Governo. Le rapport se clôt sur huit conclusions, dont la première affirme « que tous les membres de la Junta Agrícola, même ceux qui ont déjà cessé leurs fonctions, ont agi avec honneur et dignité ». Les autres conclusions relèvent quelques petites infractions aux lois et règlements, qui n’affectent en rien la première.

L’article 3 de la loi du 31 août 1915 transféra à la Junta Agrícola l’administration, l’entretien et la réparation des levadas (canal d’irrigation) de l’État, et établit que la Junta continuerait de fonctionner, sans limitation de durée, au-delà de l’année 1918. Par l’article 5 de la même loi, la Junta reçut compétence pour approuver son budget.

Le 2 septembre 1915 parut un décret autorisant la Junta Agrícola à contracter auprès de la Caixa Geral dos Depósitos un emprunt de 100:000$, destiné spécialement à la construction de routes et d’hôtels de tourisme, conformément au n° 4 de l’article 3 du règlement du 15 mai 1912 déjà cité. Le 11 février 1916 fut présenté au Parlement un projet de loi accordant l’autonomie à la Junta et élargissant les privilèges et prérogatives de cet organisme ; il ne fut cependant pas approuvé.

Le décret du 2 mai 1919, qui modifia le régime sucrier, supprima la Junta Agrícola, et le décret du 12 juin de la même année fit passer son personnel à la 9e région agricole, relevant du Conseil général du district (Junta Geral do Distrito).

Dans cet article

Époque

Années citées · 06
  1. À la suite de l’affaire Hinton, un décret remplaça la loi sucrière de 1908. Il établit un nouveau régime du sucre et de l’alcool valable jusqu’en 1918, réglementa l’eau-de-vie et les distilleries, et créa le Conseil agricole de Madère et l’Estação Agrária.

  2. Le règlement d’application du décret de 1911 modifia les objectifs et la composition du Conseil agricole, en lui confiant aussi des missions dans les domaines de la sylviculture et du tourisme.

  3. Le Conseil agricole fut installé et commença à tenir séance.

  4. Trois décrets approuvèrent le règlement intérieur du Conseil agricole ainsi que les règles relatives à l’expropriation des distilleries et à la taxe sur l’aguardente.

  5. Un décret approuva les instructions destinées au Conseil agricole concernant la promotion des produits madériens.

  6. Un décret approuva le règlement du service rural et forestier, en vertu duquel le Conseil agricole créa un corps de police rurale et forestière.

  7. Un arrêté chargea le juge Vieira de Castro d’enquêter sur le Conseil agricole.

  8. Une loi transféra les levadas de l’État au Conseil agricole et prorogea celui-ci pour une durée indéterminée.

  9. Un décret autorisa le Conseil agricole à contracter un emprunt de 100 000 escudos pour des routes touristiques et des hôtels.

  10. Le rapport de Francisco Antunes de Mendonça sur l’enquête concernant le Conseil agricole fut achevé et disculpa ses membres.

  11. Un projet de loi accordant l’autonomie au Conseil agricole fut présenté au Parlement, mais ne fut pas adopté.

  12. Un décret modifiant le régime du sucre supprima le Conseil agricole ; sa station d’Areeiro passa au Conseil général et la Station agronomique prit en charge les questions forestières.

  13. Un décret transféra le personnel du Conseil agricole à la 9e région agricole, sous l’autorité de la Junta Geral.

Lieu

Lieux cités · 08

Étranger

Carte: Madeira (8)
  1. Angola

    Cité comme une colonie où la fabrication et le commerce de l’aguardente étaient interdits.

  2. Bica da Cana

    Ponta do Sol. Emplacement du champ expérimental du Conseil, qui donna peu de résultats.

  3. Funchal

    Son conseil municipal rendit hommage à l’homme politique qui qualifia plus tard les Madériens d’ivrognes.

  4. Louros

    Funchal. Emplacement de l’une des pépinières du Conseil.

  5. Paul da Serra

    Ponta do Sol. Plateau d’altitude où le Conseil engagea de fortes dépenses sans bénéfice connu.

  6. Porto Moniz

    Localité où le Conseil dépensa beaucoup d’argent sans bénéfice connu.

  7. Ribeira Brava

    Emplacement de la pépinière la plus prospère du Conseil.

  8. Santa Cruz

    Circonscription judiciaire du premier juge chargé de l’enquête.

Personnes

Personnes citées · 03
  1. Juge de la circonscription judiciaire de Santa Cruz chargé en février 1915 d’enquêter sur le Conseil agricole ; il commença cette enquête sans l’achever.

  2. Chargé en août 1915 de poursuivre l’enquête sur le Conseil agricole ; son rapport du 4 novembre 1915 disculpa les membres du Conseil.

  3. Nom associé à la « question Hinton » concernant le monopole du sucre, réglée par le décret de 1911.

Sur la feuille J

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