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Article nº 1227 Événement historique Vol. I · p. 714–718 8 min de lecture

Domination castillane

Titre original: Domínio Castelhano

Présentation de Madère sous la domination espagnole, dite philippine, de 1580 à 1640, mettant l’accent sur l’insécurité, les soldes et traitements impayés des soldats et du clergé, les exigences fiscales abusives et la création de la charge de gouverneur général. Elle explique pourquoi l’île se rallia sans hésiter à la Restauration de 1640.

Domination castillane

1Soumission et premiers épisodes

À l’exemple de nombreuses localités du Portugal, Madère accepta sans résistance le joug castillan, ce qui lui valut d’être épargnée par les atrocités par lesquelles Philippe II avait coutume d’inaugurer son gouvernement dans les terres qu’il conquérait par la force des armes.

On ignore le jour où eut lieu à Funchal l’acclamation (aclamação, proclamation solennelle d’un nouveau roi) du premier roi intrus, ainsi que la manière dont se déroula cette cérémonie, car les registres des séances du conseil qui devaient en faire mention ont disparu. On connaît en revanche plusieurs faits survenus pendant la domination philippine (1580–1640) à Madère, dont certains montrent bien combien cette domination fut néfaste et oppressive pour les habitants de l’île.

Gaspar Frutuoso rapporte dans les Saudades da Terra (« Nostalgie de la terre natale »), ouvrage écrit en 1590, qu’en 1587, alors que le donataire Tristão Vaz da Veiga était gouverneur et surintendant des affaires de la guerre, les Portugais parvinrent à reprendre deux navires, l’un chargé de vin et l’autre de blé, dont un corsaire s’était emparé dans la baie de Funchal. L’année suivante, ajoute-t-il, fut coulée une caraque anglaise qui pillait les navires entrant dans notre débarcadère ou en sortant. Le même auteur relate encore qu’en 1582, comme on s’attendait à ce que les Français de la flotte de dom António débarquent à Madère, António de Carvalhal amena à Funchal 300 hommes qu’il entretint à ses frais pendant cinq mois, au service du roi catholique Philippe.

L’exécution du frère João do Espírito Santo, dont parle Rebêlo da Silva, eut lieu probablement en 1582 ou peu après, bien que Gaspar Frutuoso n’en fasse pas mention. Ce frère, qui avait séjourné dans l’île de Terceira et était un véritable patriote, fut pendu à Funchal, vêtu de l’habit de frère convers, pour avoir incité le peuple à suivre le parti du prieur de Crato, après que l’île eut été réduite à l’obéissance de Philippe II.

2Criminalité et impunité à Funchal

Entre 1600 et 1602 éclatèrent à Funchal des troubles d’une telle gravité qu’une commission dotée de larges pouvoirs partit de Lisbonne pour les châtier. Quelques années plus tard, les excès qui déshonoraient la capitale de Madère étaient encore si nombreux – on en vint à commettre des assassinats en pleine rue et en plein jour – que Philippe III d’Espagne, par lettre du 29 novembre 1614, chargea le docteur Gonçalo de Sousa, haut magistrat (desembargador) de la Casa da Suplicação (cour suprême d’appel à Lisbonne), de se rendre dans cette île afin de punir sévèrement de tels excès.

La venue du docteur Gonçalo de Sousa à Funchal n’améliora pas la situation : de cette date jusqu’en 1627, on compta 38 morts violentes dans la ville, parmi lesquelles celle de dom Francisco Henriques, fils de dona Isabel Grega, personne appartenant à la noblesse de l’île.

La justice n’était pas respectée et les criminels, grâce à la protection dont ils jouissaient, étaient rarement punis. Lors de l’assassinat de dom Francisco Henriques, le meurtrier trouva refuge dans l’église du Collège (Igreja do Colégio), où deux ecclésiastiques s’opposèrent à son arrestation. Et lorsque l’ouvidor (officier de justice du donataire ou de la Couronne) eut capturé un beau-frère de l’assassin et l’eut remis à l’alcaide (officier de police et de prison d’une ville), celui-ci fut arraché aux mains de l’autorité par un sous-lieutenant et plusieurs soldats de la garnison castillane !

Dona Isabel Gomes, veuve de bonne famille, vit sa maison forcée et l’une de ses filles séduite par un certain João Rodrigues Mandragão. Venu sur les lieux, le juge ordinaire (juiz ordinário, juge laïc élu localement) fit arrêter non pas le séducteur, qui était son parent, mais un fils de cette même dona Isabel, blessé d’un coup de pistolet en accourant au secours de sa sœur !

Beaucoup d’individus déjà jugés par le docteur Gonçalo de Sousa se tenaient cachés sans que la justice cherchât à les arrêter, et plusieurs détenus s’étaient évadés de la prison de la ville, dont l’un devait subir la peine de mort à la potence pour avoir commis deux assassinats !

Rui Gomes fut tué par Braz de Freitas dans la salle du gouverneur général ; l’assassin blessa à cette occasion quelques officiers présents qui avaient tenté d’empêcher le crime ! Le 13 octobre 1627 fut expédiée une lettre royale (carta régia) au docteur Estevão Leitão de Meireles, le nommant juge d’une commission judiciaire extraordinaire (alçada) qui devait se rendre à l’île de Madère pour enquêter sur les crimes qui y avaient été commis, avec ordre de les punir sévèrement. Le juge des legs pieux (juiz dos resíduos) et l’intendant des finances royales (provedor da fazenda) devaient siéger comme assesseurs de cette commission, dont les frais seraient à la charge des coupables, dont les biens pourraient être saisis.

Le docteur Estevão de Meireles entama le procès des délinquants dès son arrivée dans l’île. Pourtant, deux ans plus tard, beaucoup d’entre eux n’avaient encore été ni arrêtés ni entendus par les juges de la commission, parce que le gouverneur général leur avait donné asile dans son propre palais et refusait ouvertement de les livrer !

Contre cette protection éhontée accordée à des scélérats puissants, mais de la plus basse espèce, protestèrent le président de la commission ainsi que dona Isabel Grega et dona Isabel Gomes, déjà citées. Il en résulta que le gouverneur fut blâmé pour sa conduite et contraint de livrer les individus recueillis dans la forteresse.

Nous ignorons le sort de ces individus, dont beaucoup méritaient un châtiment exemplaire pour les assassinats et autres crimes graves commis à Funchal. Une personne digne de la plus grande confiance nous a affirmé que leurs procès ne se trouvent pas aux archives nationales de la Torre do Tombo (Torre do Tombo) ; il est possible qu’ils soient ensevelis dans quelque archive d’Espagne.

3Inquisition, défenses et finances

Sous le gouvernement philippin vint à Madère un visiteur (visitador, inspecteur ecclésiastique) du Saint-Office. On recommanda aux officiers de l’île de lui accorder toute la faveur et toute l’aide nécessaires au bon accomplissement de la mission dont il était chargé, et l’on alla jusqu’à faire évacuer, pour qu’il y loge, les meilleures maisons des lieux où il devait se rendre. Ce visiteur se nommait Francisco Cardoso de Cernejo ; il fut nommé par ordonnance (provisão) du 20 juillet 1612.

En 1617, l’île de Porto Santo (« port saint ») fut attaquée et pillée par les Maures, qui emmenèrent de nombreux captifs. Un procès-verbal (auto) dressé lors de la séance du conseil municipal (Câmara Municipal) de Funchal du 16 juin 1632 rapporte que l’on attribua à la protection du saint patron, saint Jacques le Mineur, le fait que ces pirates ne soient pas venus à Madère à la même époque. La forteresse de São Tiago (« saint Jacques le Mineur »), le château de São João do Pico, une partie des murs d’enceinte et le fort du Pico do Castelo (« pic du Château »), dans l’île de Porto Santo, sont des ouvrages militaires exécutés au temps des Castillans. De cette époque date aussi un tunnel, jamais achevé, qui existe au lieu-dit (sítio) de Rabaçal et qui devait, semble-t-il, livrer passage aux eaux qui se perdaient inutilisées en cet endroit de l’île. Sous Philippe II fut créée la charge de gouverneur général, et depuis lors notre archipel n’a jamais cessé d’être soumis à l’autorité supérieure d’un représentant nommé par le roi. Les capitaineries donataires ne furent pas supprimées, mais les donataires, bien que les rois usurpateurs eussent confirmé leurs privilèges, durent reconnaître la suprématie du délégué du pouvoir central sur les terres que leurs ancêtres avaient gouvernées en seigneurs presque absolus.

En 1600, les troupes de la garnison castillane se révoltèrent parce que leur solde n’était pas payée à temps, et en avril 1626 de nouvelles mutineries éclatèrent à Funchal pour le même motif ; à cette occasion, l’intendant des finances royales (provedor da fazenda) fut maltraité par les soldats. Ce fonctionnaire s’étant rendu à la douane, l’édifice fut cerné par une troupe commandée par le capitaine António de Mira, qui ne se retira qu’après avoir reçu une partie de l’argent auquel elle avait droit.

Faute de paiement des traitements du clergé, l’évêque dom Jerónimo Fernando excommunia en 1621 l’intendant des finances royales et les officiers de la douane de Funchal (Alfândega do Funchal), mais la provision royale (provisão régia) du 21 novembre de la même année l’obligea à lever cette excommunication.

Le clergé et les militaires n’étaient pas les seuls à ne pas être payés à temps : les négociants ne touchaient pas non plus les sommes dues pour les fournitures qu’ils livraient aux troupes. Il en résulta plusieurs réclamations, et finalement une ordonnance prescrivit que l’on n’achèterait plus désormais à crédit les denrées et marchandises destinées à la garnison.

En 1637, Madère fut contrainte de contribuer chaque année pour 10 000 cruzados à l’armada chargée de la reconquête de Pernambouc, et presque à la même époque on exigea d’elle qu’elle fournisse 1000 hommes pour aller combattre en Espagne contre les armées françaises. Ce furent, croyons-nous, les dernières mesures par lesquelles le gouvernement castillan jugea bon d’opprimer les habitants de cette île.

Le bref tableau que nous venons de tracer montre que la domination castillane à Madère se signala surtout par l’anarchie, les extorsions et les iniquités que subirent les populations tant qu’elle dura. Les rares mesures utiles adoptées au cours des soixante années de captivité passent presque inaperçues au milieu des erreurs et des abus commis par les gouvernants. Ce sont ces erreurs et ces abus, plus peut-être que l’amour même de l’indépendance nationale, qui conduisirent les habitants de cette île à adhérer promptement et avec le plus grand enthousiasme au glorieux mouvement du 1er décembre 1640, qui sépara pour toujours deux peuples unis par les liens d’un despotisme oppresseur.

Dans cet article

Époque

Années citées · 14
  1. Craignant un débarquement de la flotte française de dom António, prieur de Crato, António do Carvalhal amena 300 hommes à Funchal.

  2. Deux navires capturés par un corsaire dans la baie de Funchal furent récupérés.

  3. Un navire anglais qui attaquait les bâtiments au large de Funchal fut coulé.

  4. Gaspar Frutuoso écrivit Saudades da Terra à São Miguel, une source essentielle pour l’histoire de Madère ; la même année, Jerónimo Dias Leite fut nommé chanoine titulaire d’une prébende entière.

  5. De graves troubles à Funchal entraînèrent l’envoi depuis Lisbonne d’une commission chargée de les réprimer.

  6. La garnison espagnole de Madère se mutina à cause d’arriérés de solde.

  7. Francisco Cardoso de Cernejo fut nommé visiteur de l’Inquisition à Madère.

  8. Philippe III chargea le docteur Gonçalo de Sousa de tenir une alçada à Madère pour punir les crimes.

  9. Des corsaires nord-africains mirent Porto Santo à sac, tuant ou emmenant la majeure partie de la population, incendiant l’église paroissiale et détruisant les archives municipales et paroissiales ; ce raid entraîna la fortification du Pico do Castelo.

  10. L’évêque Jerónimo Fernando excommunia les agents du Trésor et des douanes ; un ordre royal du 21 novembre leva l’excommunication.

  11. Des soldats impayés se soulevèrent à Funchal et assiégèrent la douane.

  12. Le docteur Estêvão Leitão (ou Coelho) de Meireles fut nommé juge d’une alçada chargée de punir les crimes à Madère et de faire exécuter les condamnations antérieures.

  13. Le conseil municipal de Funchal consigna que saint Jacques le Mineur était réputé avoir épargné à Madère les pirates de 1617.

  14. Madère fut tenue de verser chaque année 10 000 cruzados pour financer la flotte destinée à reconquérir le Pernambouc. La contribution pesa d’abord sur le clergé.

  15. La révolution du 1er décembre 1640 à Lisbonne mit fin à la domination castillane et porta sur le trône le duc de Bragance, devenu Jean IV ; Madère et Porto Santo s’y rallièrent avec enthousiasme, et António Veloso de Lira ramena de Salamanque des étudiants portugais.

Lieu

Lieux cités · 13

Étranger

Carte: Arquipélago da Madeira (13)
  1. Archives nationales de la Torre do Tombo

    Portugal. Archives nationales où les actes de la procédure pénale sont introuvables.

  2. Douane de Funchal

    Funchal. Douane encerclée par des troupes mutinées en 1626.

  3. Église du Collège

    Funchal. Église où un meurtrier trouva refuge.

  4. Espagne

    Spain. Pays auquel Madère fut invitée à envoyer 1000 soldats.

  5. Forteresse de São João Baptista do Pico

    Funchal. Château construit sous la domination espagnole.

  6. Forteresse de São Tiago

    Funchal. Forteresse construite sous la domination espagnole.

  7. Funchal

    Capitale où se déroulèrent la plupart des événements de la période espagnole.

  8. Lisbonne

    Portugal. Ville d’où partit la commission envoyée pour réprimer les troubles de 1600–1602.

  9. Pernambouc

    Brazil. Région du Brésil dont Madère dut financer la reconquête à partir de 1637.

  10. Pico do Castelo

    Porto Santo. Fort de Porto Santo construit durant la période espagnole.

  11. Porto Santo

    Île mise à sac par des pirates maures en 1617 ; un fort y fut construit.

  12. Rabaçal

    Calheta. Site d’un tunnel hydraulique de l’époque espagnole resté inachevé.

+ 1 de plus

Personnes

Personnes citées · 19
  1. Prétendant au trône du Portugal dont la flotte française était redoutée en 1582.

  2. Capitaine dont les troupes encerclèrent la douane lors de la mutinerie de 1626 provoquée par les soldes impayées.

  3. Aména 300 hommes à Funchal en 1582 et les entretint à ses frais pendant cinq mois au service de Philippe.

  4. Assassin de Rui Gomes dans la salle du gouverneur général.

  5. Noble assassiné à Funchal entre 1614 et 1627 ; son meurtrier se réfugia dans l’église du Collège.

  6. Évêque de Funchal qui excommunia en 1621 les agents du Trésor et des douanes en raison des traitements impayés du clergé.

  7. Nommé en 1627 juge d’une juridiction extraordinaire chargée d’enquêter sur les crimes commis à Madère et de les punir.

  8. Frère religieux pendu à Funchal vers 1582 pour avoir incité à soutenir le prieur de Crato.

  9. Visiteur de l’Inquisition à Madère, nommé en 1612.

  10. Gaspar Frutuoso1522–1591

    Auteur de Saudades da Terra (1590), source de plusieurs épisodes relatés ici.

+ 9 de plus
  1. Juge de la Casa da Suplicação envoyé en 1614 punir les crimes commis à Madère, sans effet durable.

  2. Veuve dont la maison fut cambriolée et la fille séduite ; elle porta plainte auprès de la juridiction extraordinaire.

  3. Mère de Francisco Henriques, assassiné, qui protesta contre la protection accordée aux criminels par le gouverneur.

  4. Séducteur de la fille d’Isabel Gomes, protégé par son parent, le juge.

  5. Roi d’Espagne qui s’empara de la couronne portugaise en 1580, inaugurant la domination espagnole sur Madère.

  6. Roi qui envoya en 1614 un juge punir les crimes commis à Funchal.

  7. Historien qui relata l’exécution du frère religieux.

  8. Homme tué par Braz de Freitas dans la salle du gouverneur général.

  9. Donataire et gouverneur militaire de Madère en 1587, lorsque des navires furent repris à un corsaire.

Sur la feuille D

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