Coquillages 1Sens du mot et zone de balancement des marées
Coquillages
Titre original: Conchas
Inventaire des mollusques marins et des coquillages de Madère et de Porto Santo selon les zones de profondeur, abordant également la teinture tirée du pourpre, le commerce des coquillages de la plage de Porto Santo et les noms populaires que leur donnent les enfants de l’île.
1Sens du mot et zone de balancement des marées
Ce mot a à Madère, comme d’ailleurs en d’autres lieux, un sens restreint : il ne désigne que les enveloppes calcaires des mollusques marins à deux valves, que les auteurs appellent lamellibranches ou pélécypodes. Ceux qui n’ont qu’une valve, ou gastéropodes, sont en général appelés búzios s’ils sont marins et pas trop petits ; s’ils sont terrestres ou d’eau douce, on les nomme le plus souvent caracóis. (Voir Búzio et Caracóis.)
Parmi les mollusques de mer, les uns vivent dans la zone des marées ; les autres, qui forment de loin la majorité, vivent dans des eaux plus ou moins profondes, sur le sable ou la vase, ou sur les fonds où abondent les corallines, ces formes étranges d’algues calcaires qui ressemblent davantage à des pierres qu’à des plantes.
Dans la première de ces zones, les bivalves sont rares ; on y trouve toutefois Cardita caliculata, Lasaea rubra et quelques autres espèces de petite taille, qui habitent les recoins de la roche ou se cachent sous les algues. Dans cette même région vivent, parmi les univalves, deux ou trois espèces de Littorina et quatre espèces de Patella, toutes comestibles (voir Patelles) ; Haliotis tuberculata, joliment tapissée de nacre ; plusieurs espèces de Trochus, dont l’une, le caramujo (Trochus colubrinus), est comestible et recherchée comme appât pour le poisson ; Mitra cornicula, M. zebrina, Columbella cribaria, C. rustica. Dans les mares, le petit Fossarus ambiguus et la minuscule Rissoa picta abondent parfois en certains points, comme Baixa Larga (« haut-fond large ») et Poça do Governador (« mare du Gouverneur »), à l’est de la Ponta da Cruz (« pointe de la Croix »).
Parmi les gastéropodes de ce niveau, un coquillage d’apparence modeste mérite une mention particulière : Purpura haemastoma, ou búzio de marcar roupa (« búzio à marquer le linge »), que les gens du peuple consomment comme fruit de mer. Il est remarquable par une glande qui sécrète une substance tinctoriale capable de donner une belle couleur pourpre. Comme cette glande est malodorante, caustique et très amère, on l’appelle fel de búzio (« fiel de búzio »). On sait que ce mollusque fut employé par les anciens Romains et par d’autres peuples pour teindre ce tissu riche et célèbre, la pourpre ; mais il a depuis longtemps cessé d’avoir un usage industriel. Pourtant, dans ces îles, quelques personnes utilisent encore sa propriété tinctoriale pour marquer le linge blanc, peut-être par une vieille coutume traditionnelle qui tend d’ailleurs à disparaître de jour en jour. Le procédé consiste simplement à tremper l’extrémité d’une baguette dans la substance visqueuse de la glande, à tracer sur le tissu les signes ou les lettres voulus, puis à les exposer à l’action directe des rayons du soleil. La couleur, d’abord jaune citron, passe au vert avec diverses nuances, puis enfin au violet rougeâtre ou noirâtre selon l’épaisseur de la couche appliquée, et le trait reste imprimé de façon indélébile. Le fel de búzio sert également à soigner les dartres.
2Eaux profondes et zone corallienne
Dans la zone côtière qui fait immédiatement suite à celle des marées, on peut trouver l’élégante Pinna rudis, communément appelée leque (éventail), qui est le plus grand bivalve connu de ces îles, ou le grand et épais Spondylus Powellii, solidement fixé aux rochers par l’une de ses valves. On y rencontre en outre de nombreux gastéropodes, parmi lesquels figurent, entre autres, les genres Triton, Cypraea, Pleurotoma, Nassa, Columbella et Murex, sans parler des minuscules formes du genre Rissoa, le mieux représenté dans ces mers, dont on a recensé environ 30 espèces.
En s’avançant vers de plus grandes profondeurs, on peut recueillir, sur les fonds de nullipores abondants dans la baie de Porto Santo (« port saint »), aux abords de Caniçal (« roselière ») et de Garajau (« sterne ») ainsi qu’en d’autres points du sud et du nord de Madère, diverses et gracieuses espèces de Pecten, comme P. pusio, P. Jacobaeus, P. corallinoides et P. pes felis ; les jolies coquilles du genre Venus, parmi lesquelles V. casina, V. verrucosa et V. chione ; le velouté Pectunculus glycimeris ; la Lima squamosa, d’un blanc de neige ; les Cardium tuberculatum, C. norvegicum, C. aculeatum et bien d’autres encore, qu’il n’est pas difficile d’atteindre là où le fond est plat et se prête au travail d’une drague. Parmi les nombreux univalves, on trouve, outre ceux déjà cités, les genres Trochus (Zizyphinus), Turbo, Bittium, Cerithiopsis, Scalaria, représenté par 15 espèces, Aclis par 6, Odostomia par 22, Eulima par 12, Ranella, Natica, Ringicula, Bulla, Philine, Limacina et bien d’autres, dont certains ne sont pas rares sur le fond vaseux du port de Funchal.
Plus loin, dans la zone des coraux, abonde une espèce d’huître non comestible, l’Ostra cochlear, à la coquille diversement colorée. Là vit aussi, avec la Chama gryphoides, l’Avicula hirundo, au gracieux contour et à l’intérieur nacré, proche parente de l’huître perlière, qui pend comme un fruit étrange aux branches des « arbres de mer » (Gorgonia verrucosa). Par des fonds d’environ 90 braças (brasses), on trouve la curieuse Venus effossa, en divers endroits comme les pointes de São Lourenço et de Garajau, et aux environs de l’Ilhéu de Cima (« îlot d’en haut »), à Porto Santo. Parmi les univalves de cette zone plus profonde, il convient de citer la rare Mitra exilima, draguée à l’ouest de Garajau, le Trophon Lowei, le Murex babelis, les espèces pélagiques des genres Atlanta, Limacina, Cavolina et Clio, dont les squelettes se déposent par myriades au fond de l’océan, et bien d’autres encore qu’il serait trop long d’énumérer.
3Les coquillages de la plage de Porto Santo
Sur la grande plage de Porto Santo, la mer rejette d’innombrables coquillages, surtout lors des grandes marées de syzygie d’équinoxe. Femmes et enfants les ramassent par petites quantités, qui, une fois réunies, se vendent à l’alqueire (mesure de capacité pour les grains ; comme mesure agraire, env. 900 m²) aux quincailliers de Funchal. Ceux-ci les revendent au poids pour orner des broches, de petites corbeilles, des vases à fleurs, des cascades de jardin, etc.
On trouve toute l’année sur cette plage, en grande quantité, les pélécypodes : Tellina, incarnata, Cardium tuberculatum, Diplodonta trigonula, Donax venustus, Anphidesma, castanea ; et, moins nombreux : Arca tetagrona, Pecten pusio, Thracia papyracea, Diplodonta rotundata, Lucina divaricata, L. reticulata. La moule (Mytilus edulis), espèce exotique, aborde elle aussi cette île, quoique rarement, apportée de loin par le courant marin sur des morceaux de bois ou de liège. Les gastéropodes roulés sur le sable ne sont pas plus nombreux ; parmi les plus ou moins intéressants, on relève notamment : Emarginula fissura, Trochus Bertheloti, Rissoa cancellata, Bittium depauperatum et B. incile ; les espèces pélagiques Janthina commnunis et J. pallida, souvent fixées à l’hydroméduse Velella limbosa, en particulier quand le vent souffle fort du large ; diverses espèces de Solarium ;
Triton reticulatus, Ranella marginata, R. scrobiculator, R. Thomae ; enfin le beau et rare Cassis crumena et le commun C. sulcosa, ce dernier appelé à Porto Santo búzio de chave (« buccin à clé »), parce que les habitants de cette île l’attachent aux clés qu’ils portent dans leur poche, évidemment pour éviter de les égarer.
Outre les deux classes citées, les amphineures et les céphalopodes ont des représentants dans ces mers. Parmi ces derniers figure la Spirula Peronii, dont la mer dépose par moments la coquille par milliers sur la plage de Porto Santo, sans que l’on ait jamais trouvé une seule fois l’animal lui-même. Celui-ci est si rare que les musées du monde entier n’en comptent qu’un tout petit nombre d’exemplaires, bien que l’espèce soit répandue dans tous les océans. On trouve aussi, rarement, dans cette même île, la belle coquille de la femelle de l’Argonauta argo. (Voir Céphalopodes.)
À Madère, on ne consomme aucun mollusque bivalve indigène, bien que beaucoup d’entre eux soient savoureux. En revanche, certains univalves et céphalopodes sont comestibles.
4Les noms donnés aux coquillages par les enfants de Porto Santo
Pour l’étude du folklore de Porto Santo, la nomenclature employée dans cette île, surtout par les enfants, pour désigner les coquillages les plus communs ou ceux qui ont le plus leur faveur, mérite peut-être quelque intérêt. Ce sont en vérité des jouets attrayants et bon marché, qui ne coûtent que la peine – déjà en soi un divertissement – de les chercher sur la vaste étendue de sable de la plage.
Ces noms pittoresques et enfantins reposent sur une ressemblance de forme ou de couleur avec des animaux domestiques ou des objets d’usage courant. Le Zizyphinus, par exemple, rappelle par sa forme conique et haute l’ancienne carapuça (bonnet madérien traditionnel en forme d’entonnoir renversé) du paysan madérien ; les différents tons de la Columbella rustica, où domine l’orangé, évoquent le bœuf de cette île ; la Natica porcellana, d’un blanc immaculé, et l’Haliotis tuberculata, avec ses trous, ont été rapprochées respectivement d’une brebis et d’un tamis ; et ainsi de suite. Il faut aussi noter que les mots concha et buzio ont ici un sens restreint à certaines espèces.
Tout cela pourtant, comme bien d’autres manifestations de caractère régional, tend à s’effacer de jour en jour, du fait de l’inévitable évolution qui met cette île davantage en contact avec la civilisation extérieure et qui finira par détruire ce que son isolement avait produit d’original.
Dans cet article
Lieu
Lieux cités · 09- Baixa Larga
Funchal. Site de bassins de marée où abondent les petits mollusques.
Site de bassins de marée où abondent les petits mollusques.
- Caniçal
Machico. Les bancs de nullipores voisins abritent de nombreux coquillages.
Paroisse de pêcheurs isolée à l’extrémité orientale de Madère, à la base de Ponta de São Lourenço. Issue d’un majorat des Moniz et de la réserve de chasse de João Teixeira, elle devint une paroisse vers 1561. Elle célèbre une fête de Nossa Senhora da Piedade avec une procession en bateau et possède un fort construit après un raid de pirates.
- Funchal
Fond vaseux du port où vivent certains gastéropodes à coquille univalve ; les marchands de Funchal achètent des coquillages.
Capitale de l’archipel et siège de la principale capitainerie, où commença le peuplement ; elle devint un bourg vers 1451–52. Sa baie, la plus large de l’archipel, s’étend entre Ponta do Garajau et Ponta da Cruz et offre un mouillage abrité, bien que son port n’eût jamais fait l’objet d’une étude océanographique. L’Elucidário présente Funchal comme une station climatique, avec des données sur son climat, et relate les troubles de janvier 1906, la visite du prince danois en mai 1846 et la présence de cônes volcaniques récents dans la région.
- Garajau
Santa Cruz. Site de dragage de coquillages d’eau profonde.
Garajau est un cap qui ferme la baie de Funchal à l’est, à 2,9 milles de Funchal. Il doit son nom aux sternes que les découvreurs y trouvèrent. Surmonté d’un filon de basalte, il porte une chapelle de Nossa Senhora das Neves et la statue du Sacré-Cœur érigée en 1927 ; un télégraphe y fonctionna de 1839 à 1847. Il est connu pour ses bombes volcaniques, un dragonnier encore vivant, l’unique norça sauvage, Senecio incrassatus et ses coquillages des eaux profondes. Il est recommandé comme point de vue.
- Ilhéu de Cima
Porto Santo. Des coquillages d’eau profonde se trouvent dans ses environs.
L’Ilhéu de Cima, également appelé Ilhéu dos Dragoeiros ou Ilhéu do Farol, est un îlot situé à l’est-sud-est de Porto Santo. Il marque l’extrémité orientale de l’archipel et la limite orientale de la baie de Porto Santo. Un phare y fut installé en 1900, à 118 m au-dessus du niveau de la mer, avec un quai destiné à son personnel. Un spécimen vivant d’Helix Lowei y fut découvert ; on trouve des coquillages d’eau profonde à proximité, et l’installation de madragues à thon y fut recommandée en 1903.
- Poça do Governador
Funchal. Bassin rocheux situé à l’est de Ponta da Cruz, riche en petits mollusques.
Bassin rocheux à l’est de Ponta da Cruz, riche en petits mollusques.
- Ponta da Cruz
Funchal. Promontoire servant de repère pour les sites de collecte.
Cette Ponta da Cruz est un cap de São Martinho considéré comme la limite occidentale de la baie de Funchal. Une petite redoute s’y trouvait autrefois ; le cap est proche d’une conserverie de poisson.
- Ponta de São Lourenço
Machico. Site où se trouve Venus effossa à environ 90 brasses de profondeur.
La Ponta de São Lourenço est le long et étroit cap oriental de Madère, dans la paroisse de Caniçal. Son nom viendrait de la caravelle São Lourenço ; un phare se dresse sur l’un de ses îlots. L’Elucidário décrit sa géologie, sa végétation saisonnière, ses îlots, les formations calcaires fossiles de Piedade, ses escargots terrestres et son utilisation comme pâturage. Le vapeur Forerunner y fit naufrage en 1884, et un banc sous-marin s’étend entre le cap et les îles Desertas.
- Porto Santo
Île dont la baie et la grande plage fournissent d’abondants coquillages et où ceux-ci portent des noms populaires.
Île de l’archipel, peuplée en même temps que Madère et formant l’une des trois capitaineries. Elle a toujours constitué une seule paroisse, placée sous le vocable de Notre-Dame de Pitié, dont l’église fut pillée à plusieurs reprises. L’Elucidário relate le raid de pirates maures de 1617, évoque sa propre Misericórdia et un canal destiné à recueillir les eaux de pluie, construit sur cette île sujette à la sécheresse.